LA FAMILLE CHEZ LE PAYSAN
el, comme on voulait les séparer: « Laissez, dit-il, c'est mon père. » De pareils traits ne sont pas rares. Le malheur est que, toute vertu pouvant mener ceux qui en profitent à en abuser, l'autorité paternelle, ainsi vénérée, dégénérait parfois en véritable tyrannie. Le père inculte et grossier, avec le double modèle du despotisme du servage et du despotisme de l'État, se conduisait dans sa cabane en seigneur et en autocrate; il dépassait souvent les limites naturelles de ses droits, et le (ils, formé par les mœurs et la servitude mi'^me à l'obéissance, ne savait pas toujours faire respecter sa dignité d'homme ou la dignité de sa femme. La puissance paternelle s'était trop souvent chez le mouji/c endurcie au dur contact du servage; il n'est pas étonnant que l'émancipation Tait alTaiblie et que, alTranchis du joug du seigneur, les jeunes ménages aient voulu secouer un joug parfois non moins pesant.
A l'autorité paternelle se joignait, dans la famille encore patriarcale du moujik, la propriété indivise, le régime do la communauté*. La famille peut ainsi être considérée comme une association économique dont les membres sont liés par le sang et ont pour chef, pour gérant, le père ou l'ancien, portant le titre de chef de maison, domokhosiaïne^ ou de doyen, bolchak *.
On a beaucoup discuté sur la base et le principe, sur le caractère essentiel de la famille indivise, chez le paysan grand-russien. On s'est demandé si c'était une sorte d'association ou, pour prendre le terme russe, une sorte d'artèle, fondée avant tout sur des rapports économiques, sur la propriété et les intérêts; ou bien au contraire si, chez le moujik, comme dans les autres classes, la famille repo-
1. M. Le IMay a, dans ses Ouvriers européens (l" édit.), p. 58 et 59, donntS une monographie du régime économique d'une famille russe avant i'émancipalion. On trouve, dans le môme ouvrage, une description semblable et à bien des égards analogue d'une famille bachkire des confins de l'Asie.
2. Domokhoziàine, de dom, maison, et de Uiûzialne, maître, administrateur ; boUltak, de bolcUoï, grand, aîné.
sait avant tout sur des relations personnelles d'affection et de sympathie, sur le sang et la parenté*. A cette question, souvent tranchée d'une manière exclusive, dans un sens ou dans l'autre, la meilleure réponse, nous semble • t-il, c'est que la famille véliko-russe est, comme presque partout ailleurs, fondée à la fois sur l'un et l'autre principe, et que l'un ou l'autre prédomine selon le côté qu'on envisage. Si c'est une société, c'est une société fermée où l'on n'a d'ordinaire accès que par le mariage ou la naissance.
Il est certain que, chez le moujik, le mariage et l'entrée en ménage ont, de tout temps, été déterminés principalement par des considérations d'utilité et d'intérêt. En aucune contrée peut-être, les penchants personnels, le cœur et l'amour n'ont moins de part aux mariages du peuple des campagnes. Mais la Russie est-elle le seul pays où, dans la fondation de la famille, interviennent de pareilles préoccupations, lesquelles, après tout, n'excluent pas nécessairement les rapports engendrés par la sympathie et sont loin de toujours bannir du foyer les affections domestiques? Si 1ns considérations économiijues, toujours puissantes, surtout dans les campagnes, prédominent chez le moujik plus que partout ailleurs, cela tient avant tout aux conditions de la vie rurale, aux habitudes léguées par le servage, au régime du mir et à la propriété collective, toutes choses qui, à l'union de l'homme et de la femme, impriment un caractère plus rigoureusement pratique et positif. Kn somme, le Irait distinctif de la famille granderussienne n'est pas là. Ailleurs aussi, en Occident et partout, la famille, composée du père, de la mère et des enfants mineurs, peut être considérée comme une association et une conununauté. Le caractère distinctil de la famille grandc-russicnnc, c'est que Juscju'à ces derniers temps,
I. I.n première opinion c»l la plus fitWpicninicnl udopléo; la socondo a ccpr^ndniil élô auns't parfoi» Koiilcniie par des Hnvatils de valeur, tels que M. l'ucliinann (Ul>\jlchuo<' f/rajJanskuc pruvo v Hossii).