COMMUNAUTÉS INDIVISES
subsisle-t-il quelques communes où les fruits de la terre et du travail sont partagés entre les copropriétaires. Cela s'est rencontré dans quelques villages de ras/colniks et dans des skiles écartés; mais là môme, il faut moins voir la persistance des vieux usages qu'une influence religieuse et l'esprit communisle des associations monacales*.
Chez le niir russe, les pâturages et les bois restent seuls d'ordinaire dans l'indivision. Par malheur, ces deux sortes de biens, naturellement les plus faciles à exploiter en commun, et souvent ailleurs les seuls demeurés sous le régime de la propriété collective, ne forment guère en Russie qu'un insignifiant appoint des terres communales. En ce pays si riche en forêts, où le bois est d'un usage si fréquent, les villages, les mieux pourvus de terres, ne possèdent le plus souvent ni forôt, ni bois. La cause de cette anomalie est simple. Au temps du servage, le paysan n'avait généralement en jouissance régulière que des champs cultivés, accrus de quelques pdlurages ou prairies. La loi d'émancipation n'a cherché qu'à lui assurer la propriété des champs dont il avait l'usage; et. dans l'application des règlements agraires, le peuple des campagnes a souvent été frustré d'une partie des terres qui lui servaient de pâturages. Les bois, là où ils ne sont point la propriété de l'État, sont demeurés à l'ancien seigneur, ce qui est d'autant plus regrettable que, primitivement, la jouissance des forêts devait appartenir au paysan et que, avant Témancipation, il avait, d'habitude, le droit de tirer son bois des forêts du maître.
C'est là, à nos yeux, un des côtés défectueux du nouveau régime agraire et de la liquidation du servage. La Russie eût gagné beaucoup à assurer, comme en d'autres pays, aux communes rurales la propriété d'une partie de ses vastes
1. Plusieurs des sectes extrêmes du raskol (schisme religieux) ont des pencliants socialistes fort prononcés; il suffit de nommer les Obchtchye ou Coin~ munistea, qui prétendaient mettie tout en commun. Kelsief : Sbornik Pravltelsv. svcUenii o Raskol nikakh. IV. (Voy. notre tome III, livre III, chap. ix.)
forêts, sauf à soumellre, comme en France, les bois communaux à un sévère régime forestier. Pour les forêts, la communauté, dès qu'elle est assujettie à un pareil contrôle, ne présente que des avantages sans aucun des inconvé" nients signalés pour les terres arables. C'eût été là peutêtre l'un des moyens les plus efficaces de prévenir le trop rapide déboisement du pays avec tous les maux qui en découlent. En laissant les forêts à l'ancien seigneur, l'émancipation a indirectement porté un double dommage à la richesse forestière de l'empire, par suite à toute l'économie rurale et même, dans une certaine mesure, au sol et au climat russes, empires par le déboisement, hepomêcthtchik, appauvri par l'émancipation, avait double raison pour couper le bois demeuré en sa possession; c'était pour lui le meilleur moyen de faire de l'argent, de se procurer un capital qui d'ordinaire lui manquait et, en même temps, c'était la façon la plus simple de se mettre à l'abri des déprédations du paysan, de parer à des rapines, insuffisamment réprimées par la police et par les lois. J'oserai dire ainsi que, faute d'avoir pu soustraire les bois à l'avidité besogneuse du poniêtclitchi/i et au pillage du moujik, l'émancipation n'a pas été étrangère à la dévastation des forêts, si multiples et si imprévues ont été les conséquences de la grande réforme*.
Le domaine communal est généralement formé de terres de labour et de pâturages. Ces derniers, que l'émancipation
]. Dans le royaume de Pologne, au contraire, on a maintenu, souvent même en a élentlu déniosurément IfS droits d'usage du paysan sur les foriHs, sans donner aucun dédonimagomenl au |)ro|iriô(aire. On est ainsi lomlx^ dans un cscès inverse, et cela, senibie-l-il, sans prolit pour les forôls niAines. Les servitude», en [lartie imaginées dans un intértH p<iiili(pie, |)oiir maintenir l'untagonismo entre la nohiosso et les |>aysans, pîscnt lounlenienl sur la propriété. I-a plupart des propiiélaircs polonais font elTort pour s'en aflVancliir en les raclielanl ou en cédant aux |)ay8ans une portion du fonds. Celte combinaison, avantageuse aux deux |)arties, riïncontre n)allieureusement souvent des oiislacleM dans le mauvais vouloir des fonctionnaires russes ' Voyez sur retln délicato cpieslion : Un hoininc d'Étal riiase, d'après sa' correspondance inédite.
COMMUNAUTÉS DE VJLLAGE : TERRES ET FORETS. 5t9-
a trop souvent restreints, sont presque toujours exploités en commun, chaque famille y envoyant ses animaux, d'ordinaire marqués de sa marque et conduits par un pâtre communal. Les champs sont partagés à intervalles plus ou moins réguliers, entre les memhres de la commune, pour être cultivés par chacun séparément, à seâ risques et périls. La jouissance individuelle est ainsi universellement associée à la propriété collective. Dans ce rmr en apparence tout communiste, le premier ressort de l'activité reste l'intérêt personnel. Contrairement A un préjugé fort répandu à l'étranger, le paysan répugne à tout travail en commun; depuis qu'il est libre, il prétend presque toujours travailler à son compte.
Le régime du n«>* est fondé sur une répartition périodique du sol. Il y a trois points à considérer dans ces partages : d'abord, les titres qui donnent droit à un lot; ensuite les époques de division du territoire commun; enfin, le mode même de parcellement ou d'allotissement. Sur ces trois points, sur les deux premiers surtout se rencontrent de grandes dilTérences, de nombreuses variantes, selon les régions et les coutumes.
Pour ce qui regarde les ayants droit, ou l'unité de partage, les communautés russes offrent deux types principaux : tantôt le partage se fait par âme {fJoucfia), c'est-à-dire par lôte d'habitant nulle ou encore par âme de révision; tantôt il se fait par famille ou mieux par ménage, par liaglo^y et cela le plus souvent en tenant compte de la capa-
1- Le nom do mir, sur le sens duquel nous reviendrons (t. II, livre I, cil. i), est le seul usité chez les paysans : les termes d'obchtchinu ou d'oichtcheslvo, commune ou communauté, employé'; par les savants russes par analo<;ie avec la gemeinde ou la communitaa de TOccident, sont étrangers à la langue populaire.
2. Le mot lia/jlo signifie une charge, une redevance ou contribution, et par suite les gens mêmes qui doivent cette redevance. Au temps du servage, on désignait, sous ce terme, l'unité de travail à fournir au seigneur par famille, par ménage, soit un homme et une femme avec un cheval. Aujourd'hui, on entend le plus souvtnt par tiaglo tout couple marié; mais le sens de cette expression change singulièrement suivant les localités. Aussi les partages, faits sur ce t\i)C, prêtent-ils à beaucoup de variantes.
cité de travail des divers ménages et de la part de contribution que chacun peut supporter. Le premier mode est surtout en usage chez les paysans de la couronne, qui n'étaient soumis qu'à la capitation ; le second, chez les anciens serfs des particuliers, qui, répartissant leurs charges vis-à-vis du seigneur par tiaglo, réparlissaient de même la terre que leur abandonnait le seigneur.
Le lot de chaque famille est ainsi en raison du nombre de ses membres mâles, ou du nombre de ses membres adultes et mariés. On voit tout de suite quel encouragement donne à la population, dans un cas comme dans l'autre, ce système de partage. Chaque fils venant au monde, ou chaque fils, arrivé à l'âge d'homme, apporte à sa famille un nouveau lot de terre. Au lieu de diminuer en le divisant le champ paternel, une nombreuse progéniture l'agrandit. En droit, les femmes n'ont d'ordinaire rien à prétendre à la terre*; dans la pratique, elles y ont à peu près autant de part que les hommes, car, avec le système de tiaglo, un lot étant donné à chaque couple, c'est la femme qui ouvre au mari l'accès de la propriété. Aussi la Russie est-elle le pays de l'Europe où il y a le plus de mariages et, en même temps, le pays où les mariages soni le plus féconds. Grâce à cette double supériorité, le nombre de naissances, en Russie, est proportionnellement presque le double du nombre des naissances en France. La rigueur du climat, le manque de bien-être et par-dessus tout la mortalité des enfants, sont seuls à retarder le rapide accroissement de la population rurale.
L'augmentation même de la population contraint à renouveler périodiquement les partages. Pour fournir un lot aux nouveaux venus, sans recourir à une nouvelle répartition du sol, certaines communes, surtout chez les paysans (le la couronne, ont dos réserves de terre. Ce fonds de
1. En ccrtAinfl» nagions copcndant a commencé à s'introduire le partage par trio ou • |mr bouche • «uns l(Miir coniplc du «exe ni (1«î l'Af^o. Voyez par exom- |ilc liurùuf : aiulUt. L'conum, iibkkbvuiiic 7 volualci 'i'uulslcujio ouada.