‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 258 sur 283 · MALAISE DES COMMUNAUTÉS DE VILLAGE · texte numérisé non relu

MALAISE DES COMMUNAUTÉS DE VILLAGE

rappeler que, depuis les lois agraires de 1861, l'accroissement de la population a ùlé considérable et a réduit d'autant le lot de chaque âme ou de chaque famille.

Quoi qu'il en soit de toutes ces dilTérences et inégalités, on ne saurait regarder , comme voués fatalement à la misère, des paysans qui possèdent chacun en moyenne quinze ou vingt hectares de terre; qui, dans les provinces môme les plus riches ou les plus peuplées, possèdent encore une dizaine d'hectares, et (jui, dans leur voisinage, ont des champs pour lesquels on se dispute leurs bras. Il est difficile de considérer l'étroitesse du nadèt du moujik comme la principale raison des souffrances des campagnes et de l'agriculture. Parmi les défenseurs même du miV, plusieurs, et non les moins éclairés, tels que M. Kochelef et le prince Vasillchikof, ne font pas difficulté de le reconnaître*. Ce n'est point là qu'est le principe du mal : si le lot du paysan parait si souvent insuffisant, cela môme tient en grande partie à Timperfection des méthodes agricoles. C'est l'ignorance et la pauvreté du serf affranchi, c'est son défaut de capital intellectuel et matériel, c'est le manque de bétail et de moyens d'exploilalion qui l'empochent de tirer un meilleur parti de son champ; et cette pauvreté du moujik ou, si l'on veut, cet appauvrissement des campagnes retombe pour une bonne part sur l'excès des charges fiscales*. C'est là qu'est vraiment le principal vice de la situation agraire; c'est dans la disproportion entre les ressources du paysan et les impôts dont il est frappé, dans la disproportion entre l'étendue ou la valeur du nadcl et le poids des redevances qui grèvent le sol ; et le mal est tel que les dégrèvements, déjà effectués ou promis par l'empereur Alexandre III, n'en sauraient triompher. La terre qu'on a donnée à l'ancien

1. Voyez, par exemple, Vasiltchikof : ZemlevladenU, t. II, p. 649, 673.

2. M. lanson, Opyt statisti. isslédov, elc, 1881, donne à cet égard des chiffres aUristanls, et sous ce rapport, les publicisles russes des diverse» écoles sont malheureusement obliges d'être d'accord.

serf lors de l'émancipalion n'est pas libre; loin de l'avoir obtenue à litre gratuit, il est obligé d'en payer, sous forme d'impôts et de redevances de toute sorte, un prix souvent démesuré. Avec une telle situation, tant que le laboureur est obligé de travailler pour le fisc plutôt que pour luimême, le mode de propriété n'a qu'une importance secondaire. Quand, au lieu de laisser leurs champs sous le régime de la tenure collective, les paysans les eussent possédés en pleine propriété individuelle, la plupart d'entre eux n'en fussent pas moins demeurés dans la misère.

Les communautés de village, telles que les a laissées l'émancipation, traversent ainsi une sorte de crise; elles y doivent périr ou en sortir adaptées aux mœurs modernes. On ne saurait juger de ce que peut être la commune russe par ce qu'elle est aujourd'hui. Pour s'en former une opinion équitable, il faudrait d'abord la délivrer de ses entraves fiscales, l'alléger du lourd et immoral fardeau de la solidarité, et cela ne sera facile, cela môme n'est peut-être possible, qu'après la suppression de la capitation et après la clôture du compte de rachat, lorsque la commune sera réellement devenue propriétaire *. Alors seulement , la communauté agraire étant dépouillée de tout accessoire et libre de toute chaîne, l'épreuve se pourra faire et l'expérience prononcer. Dès aujourd'hui, quelques réformes que l'on puisse adopter, à l'égard de la solidarité des taxes, on peut dire que la commune russe ne donnera toute sa mesure que le jour où l'horizon intellectuel du moujik se sera quelque peu élargi, et le jour où, pour jouir de son

1. La capitalion a bien M abolie par l'empereur Alexandre III, non les redevances de ruclial; puis, la solidarilc fiscale serait supprimée légalement que IcH mœurs villageoises et l'aulorilé du mir pourraient la maintenir en fait, longtemps encore. Le gouvernement a plus d'tmc fois mis à l'étude la modi(icati(»n <lu sjsléme de perception dans les campagnes. Par mallieur, les cbarges du budget impérial rendent do telles réformes malaisées; les arriérés d'impôts ris<picmient fort de «'accroître avec un collecteur moins vigilant, ou moins intéressé à la rentrée des taxes, que la commune.

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