‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 268 sur 283 · FONCTION DE LA PROPRIÉTÉ PERSONNELLE · texte numérisé non relu

FONCTION DE LA PROPRIÉTÉ PERSONNELLE

l'aiilre. 11 ne faut pas que la question sociale fasse perdre de vue la question économique, que l'inlérôt apparent du cultivateur fasse négliger l'intérêt non moins essentiel de la terre et de l'agriculture. De ces deux intérêts, aucun ne saurait être impunément sacrifié à l'autre. Si certaines nations, telles que l'Angleterre, paraissent s'être préoccupées trop uniquement de la culture et de la production, certains llusscs me semblent parfois enclins à tomber dans l'excès inverse. Or, des deux erreurs, cette dernière est peut-être la plus grave, car l'intérêt du cultivateur ne saurait être longtemps séparé de l'intérêt de la terre cl de la production : si, dans un pays ricbe, la ricbesse peut se trouver concentrée en un trop petit nombre de mains, un pays pauvre et mal exploité ne saurait mettre la richesse ou l'aisance à la portée du grand nombre.

La Uussie présente ce triste et instructif phénomène que la masse du peuple y est à la fois propriétaire et pauvre. La raison en est simple, elle est dans l'ignorance du peuple et dans le poids des charges publiques; elle est surtout dans le manque de capital, sans lecjuel la production ne saurait prendre un grand essor. Au lieu de chercher à faire passer le plus de terre possible aux mains du paysan, les amis du peuple feraient peut-être mieux de songer aux moyens de l'aider à tirer un meilleur parti du sol. Le grand problème, pour l'empire et pour le moujik même, ce n'est pas tant d'arrondir le lot, le nailèt des anciens serfs, que de leur donner, matériellement et moralement, les moyens de faire produire la terre.

Il y a là, pour la Russie, une question capitale dont ou sent de plus en plus l'urgence, et que la concurrence de l'Amérique ne saurait laisser perdre de vue. Si, grâce aux exportations du Nouveau Monde et de tous les pays d'outremer, l'agriculture de la vieille Europe traverse en ce moment une crise pénible, l'épreuve n'est pas moins rude pour l'agriculture russe, menacée d'être chassée de tous les marchés de l'Occident par un rival, plus riche de terres

vierges et surtout de capitaux, un rival incomparablement mieux outillé et moins chargé d'impôts et d'entraves de toute sorte. Pour le grand empire rural, dont l'agriculture est sans comparaison la principale industrie et dont le sol semble déjà parfois prématurément épuisé, c'est là un sérieux sujet de préoccupation. Ce qui fait la supériorité des Etats-Unis d'Amérique, ce n'est pas tant la fertilité et l'étendue du sol arable, — la Russie aussi a son Far- West dans la Sibérie méridionale qu'il est aisé de relier à l'Europe par des chemins de fer ou des canaux, — ce qui fait l'infériorité de la Russie, ce n'est pas seulement l'imperfection de l'outillage et des voies de communication, c'est avant tout l'ignorance et la pauvreté du peuple, et, pour remédier à ces défauts, il ne suffit pas, je le répèle, de faciliter les achats de terre des paysans ni d'accroître leur nadêl. A moins que la Russie ne se résigne à vivre entièrement sur elle-même, à renoncer à tout échange avec l'Occident et à ne nous plus emprunter les capitaux dont elle a si grand besoin, le moujik et le pomèditchik du Don et du Volga doivent compter avec les farmers du Mississipi. Cette concurrence américaine, jointe aux mauvaises récoltes ou aux disettes des dernières années, est une nouvelle menace pour l'antique régime agraire, pour le rnir et la conmiunaulé qui, devant beaucoup de Russes, risquent d'être rendus responsables des défaites de l'agriculture nationale.

Aujourd'hui, cependant, avec les idées et les préjugés répandus dans le peuple, l'abolilion des communautés de villages ne saurait, croyons-nous, beaucoup améliorer les conditions de l'agriculture russe, car elle ne changerait guère les méthodes de culture. Qucbiue opinion qu'on ait sur le régime de la tenure collective, ce (ju'il faut modifier pour accroilre hi production, c'est moins le modo de propriété que l'homme, le cultivateur lui-même. Or, un pareil changement des mœurs, des coulumos, des notions ugricoles et usuelles, chez des masses rurales aussi énor-

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