‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 273 sur 283 · TRANSFORMATIONS POSSIBLES DES COMMUNAUTÉS · texte numérisé non relu

TRANSFORMATIONS POSSIBLES DES COMMUNAUTÉS

en une sorle de syndicat permanent, membres d'une société agricole, dont ils seraient en môme temps actionnaires cl ouvriers, les paysans trouveraient sur les terres communales un champ libre à la grande culture.

Sous le régime môme des partages périodiques, en dehors de toutes ces lointaines hypothèses, la communauté, qui semble, d'ordinaire, un obstacle à tout progrès, pourrait encore parfois faciliter aux moujiks l'amélioration de leurs terres et de leur système d'exploitation. L'autorité du mir a déjà, dans quelques rares villages, introduit des méthodes plus rationnelles. On cite des communes qui ont abandonné par délibération l'ancien mode d'assolement triennal, d'autres qui ont rendu la fumure des champs obligatoire. Les progrès de l'instruction ne pourraient-ils un jour tirer parti de cette réunion des forces villageoises? L'association semble seule en état d'utiliser toutes les ressources du sol russe, seule en état de parer à tous ses défauts naturels. Comment contester aux défenseurs de la communauté qu'elle saurait, mieux que le paysan isolé, entreprendre les grands travaux nécessaires à la mise en complète valeur du territoire national, dessécher les marais du nord et de l'ouest, irriguer ou reboiser les steppes du sud et de l'est?

11 est vrai que, avec la pauvreté et avec l'ignorance actuelles du moujik, seul aujourd'hui directement intéressé dans le j/(tV, Joutes ces améliorations, qui semblent la vocation naturelle de la communauté, sont visiblement audessus des forces, pour ne pas dire au-dessus de l'intelligence de ces propriétaires collectifs. Il faudrait des générations pour que les communes pussent, à cet égard, comprendre leur intérêt et leur devoir, pour qu'elles sussent au besoin s'associer entre elles, afin de mieux lutter contre les défauts du sol et du climat, souvent accrus aujourd'hui par l'incurie de l'homme. Or, cet esprit d'initiative et d'entreprise, qui seul pourrait tirer parti de la communauté, semble devoir longtemps rester étranger aux

communes de paysans, elles adversaires du régime actuel sont peut-être fondés à dire que ce régime môme en a tué le germe dans le paysan et la commune.

En résumé, je n'oserais, pour ma part, affirmer que le mode de propriété des âges primitifs est absolument incapable de s'adapter aux besoins du monde moderne. De toutes les objections adressées à la propriété collective, la plus forte à mes yeux est précisément celle que fournit l'antiquité même de latenure commune du sol.

S'il était utile aux habitants et conforme à la loi naturelle du progrès, comment le régime de la communauté a-t-il presque entièrement disparu des pays les plus riches et les plus civilisés? Celte décadence ne saurait s'attribuer à des circonstances fortuites. Lorsqu'une institution, quia existé autrefois sur de vastes espaces, ne se retrouve plus qu'à l'état de vestiges, dans quelques contrées isolées, n'eston pas tenté de la croire inconcilialjle avec le développement des sociétés humaines? — C'est là, on ne saurait le nier, un sérieux motif de douter de l'avenir de la propriété commune. Quelle qu'en soit la valeur, cette objection n'est toutefois pas décisive. Rien ne démontre qu'un procédé économique de l'enfance des sociétés ne puisse être rajeuni et approprié à l'esprit d'une civilisation déjà mûre. Ne pourrait-on pas découvrir dans les lois ou les coutumes de l'Europe moderne, dans le jury par exemple, plus d'une trace qui remonte aux barbares? Et quand cela ne serait point, n'y a-t-il pas quelque témérité à interdire aux sociétés humaines toute voie en dehors des routes frayées, ou à prétendre que tous les peuples doivent exactement passer par les mêmes étapes?

Dans le monde moderne se livre, depuis la révolution française, un grand combat. Deux principes ennemis, parés de noms et de titres divers, l'un ramenant tout à l'individu, l'autre tout à la communauté, se font une guerre dont nul ne saurait prévoir l'issue. A une époque où l'on parle tant d'ustiociuliou cl Je coo])cralion, où des millions d'êtres

ROLE DU Ll'GISLATEUn DEVANT LE MIR. 591

hHmains rôvenl de mutualité et de solidarité, le législateur hésitera longtemps à biller à coups d'oukazcs une forme de propriété qui réalise partiellement ce qui, en d'autres pays, semble une utopie. En lui léguant la propriété collective, le passé a chargé la Russie d'une expérience qui, une fois abandonnée, ne saurait être reprise sans bouleversement. Plus l'objet en est grave, plus il importe que l'expérience soit complcle, patiente môme. La Kussie eu doit pour ainsi dire compte à la civilisation. L'uij des grands avantages du monde moderne, c'est la variété, l'individualité des peuples. Los États sont pour la civilisation autant d'ateliers, autant de laboratoires diiTérents et rivaux; chaque nation est un ouvrier ayant son génie et ses oulils propres, et il y a profil à ce que toutes ne travaillent pas toujours sur le môme patron, ne se copient pas sans cesse les unes les autres. Grande encore au point de vue politique, religieux, juridique, la variété est presque nulle au point de vue du droit de propriété. Seuls, dans le monde chrétien, les Slaves gardent encore à cet égard quelque originalité; c'est un point sur lequel ils peuvent se faire scrupule d'imiler prématurément l'Europe. Seule, dans les deux mondes, la Uussie est, par ses traditions et l'étendue de son territoire, à môme d'expérimenter concurremment les deux modes opposés de propriété. On ne saurait pour cela compter sur les Slaves du sud, moins avancés en civilisation, ou déjà envahis par les influences germaniques et latines. Si la communauté du sol doit être mise à l'épreuve en dehors de l'île d'Utopie ou des Icaries révolutionnaires, c'est en Russie, et si l'épreuve veut ôtrc concluante, il faut qu'elle dure au moins jusqu'à la libération des terres du mouji/i.

En attendant, le rôle du gouvernement et de la législation, en face de celle question si passionnément controversée, me paraît des plus simples et des plus commodes. Entre les deux modes de propriété, tant prônés des uns, tant vilipendés des aulrcs, le gouvernement u'a pas de

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choix à faire; il n'est pas juge dans le procès bruyamment plaidé autour de lui pour la tenure du sol. C'est au pays, et au peuple, avec le concours du temps, de rendre la sentence définitive entre les deux adversaires. Le pouvoir n'a, croyons-nous qu'à garder la neutralité, ne proscrivant, ne favorisant ni l'un ni l'autre, les abandonnant à eux-mêmes et leur laissant combattre leur propre bataille. Si, dans les plaines russes, la propriété collective et la propriété individuelle ne peuvent vivre côte à côte, les faits, les mœurs, les besoins du pays, l'intérêt personnel du cultivateur donneront naturellement gain de cause à la plus forte, à la plus utile, ou h la plus productive des deux rivales. Le mir ne peut-il se plier aux progrès de l'agriculture et aux exigences de la vie moderne, le mir se dissoudra peu à peu de lui-môme, du libre consentement des communes, sans l'intrusion de la loi et de l'Etat.

Il n'y a pas de lois à faire contre les communautés de village; sous l'empire de la législation actuelle, elles sont bien plus faciles à détruire qu'à reconstruire. Dans la lutle engagée entre elles deux, ce sera là, pour l'avenir, une grande cause d'infériorité de la communauté vis-à-vis de la propriété individuelle. S'il y avait un jour, dans un demi-siècle, dans un quart de siècle, à légiférer sur les terres communales, ce serait plu lot en leur faveur que contre elles, ce serait pour en sauver les débris au moyen de précautions légales, analogues à celles de la France en pareille matière '. Jusqu'à celle époque, que les dispositions actuelles du moujik font paraître encore éloignée, le mieux, pensons-nous, est de s'en lier au temps et à la nature, aux i)rogrôs de l'inslruction et au libre jeu des intérêts, en un mot à la libre concurrence qui, plus que personne, est

1. Di'îjft les avocats du mir voudraient que lu loi londil la dissolution dos coiniiiiiiiaiités moins uiM-e, phisiuiirs iiu^iiiu doiiKuidcnt qti(! les domaines coinniunaiu soient enlièroineiit soitstraits aux oni|)iclcineiils de la propiiùlii privée et dt'clarés inaliénuldes, comme dotation perpétuelle do lu classe des paysans : ainsi, par exemple, M. Umilri Saaiarine (Hous n" 3, 2'J nov. 1880'.

LE Mlli ET L'EXTIXCTION DU PROLÉTARIAT. 593

capable de décider enlre les divers modes de lenure du sol. Au risque de heurter également les adversaires et les ptirlisuns du mir, au risque de blesser certaines préventions ou traditions économiques, «e confesse qu'à mon sens c'est ici le cas ou jamais d'appliquer le laissez-fairc, lelaisscz-passcr de nos vieux économistes.

Quand la propriété collective, suivant le type du mir, sortirait victorieuse de l'épreuve présente, pourrait-elle s'acclimater chez des nations où l'étendue des terres et la densité de la population sont en de tout autres rapports qu'en Russie? pourrait-elle se transplanter sur le sol de notre vieille Europe dont elle a prescjue entièrement été extirpée depuis des siècles? Acet égard, les Russes les plus enthousiastes de la commune moscovite se font rarement illusion; bien peu croient que leur institution favorite puisse jamais être importée en Occident. N'apercevant point, pour les nations modernes, d'autre ancre de salut, beaucoup déplorent que nous soyons inféodés à un mode de propriété, radicalement vicieux, <iui doit tôt ou tard entraîner la chute de nos Étals les plus llorissants.

Une chose certaine, c'est qu'une contrée comme la France, où, sous le régime de la propriété personnelle, la plus grande partie de la terre tend à passer dans la possession directe des cultivateurs, sera toujours peu tentée d'emprunter des institutions d'un autre dge ou d'un autre pays pour introduire chez elle une transformation qui sefaitsans cela. Si jamais un peuple civilisé avait, sous une forme ou sous une autre, recours à ce qu'on a nommé la nationalisation du sol, ce serait plutôt un Etal comme l'Angleterre, uù la population est pressée, le sol restreint et la propriété condensée en pou de mains. Dans un pays comme le nôtre, la démocratie môme gagnerait peu aune telle révolution, si grande qu'elle semble. Le triomphe de la collectivité dans la propriété foncière ne serait point, en elTet, le triomphe du communisme ni même de l'cgaliié des conditions, car, 1. 3S

si elles peuvent vivre en Russie ou ailleurs, les communautés agraires ne le feront qu'en s'adaptant à la liberté individuelle, et par suite à une certaine inégalité.

Quant à croire, avec tant de Russes, qu'il y ait là une solution complète et rationnelle de ce qu'on appelle le problème social, c'est une erreur manifeste. Peut-ôlrc serait-ce une solution dans un pays primitif, encore tout rural et agricole, tel que l'a été longtemps la Russie. Chez les peuples modernes, avec la division du travail entre l'agriculture et l'industrie, entre les campagnes et les villes, il n'en saurait être de même. Quel lot de terre donner aux millions d'habitants de nos capitales? Oîi prendre une dotation foncière pour les familles entassées dans nos villes? et. grâce à Tinduslrie et au commerce, grâce au développement môme de l'aisance, les villes iront toujours en attirant dans leurs murs une plus notable partie de la population. Ce dont souffre surtout l'Europe occidentale, ce dont souffre presque uniquement la France, c'est un prolétariat manufacturier urbain, et ce que certains Russes nous offrent pour remède, comme une sorte de panacée sociale, n'est qu'une recette villageoise, tout au plus bonne pour les campagnes.

En Russie môme, la propriété collective peut-elle jamais atteindre les hautes destinées que rôve pour clic plus d'un patriote? est-il possible que dans le vieil empire slave, préservé par son isolement géographique et historique de la contagion occidentale, le mir moscovite serve do fondement à une civilisation nouvelle, originale, exempte des vices de la civilisation classique, pure des taches du salarial, du prolétariat, du paupérisme?

Selon certains Russes, en effet, la Russie n'a qu'à demeurer fidèle à son histoire cl à sa commune rurale pour donner naissance à une société aussi brillante, aussi prospère et autrement harmonieuse et saine que celles d'Occident, à une société dégagée des luttes de classes et libre de tous les principes morbides qui, à les en croire, mena-

LE MIR BASE D'UNE NOUVELLE SOCIl'TÉ. 595

cent les nations de l'Europe d'une précoce décomposition'.

Que vaut celte prétention de fonder, à l'aide d'un autre régime agraire, une nouvelle civilisation, netle des souillures de nos sociétés occidentales ? Au fond, toute celle thèse aboutit à celte question : Peut-il y avoir une haute civilisation, une haute culture, sans grande industrie, sans grand commerce, sans grandes villes? Peul-il y avoir dans l'avenir, en Russie ou ailleurs, une société prospère et indéfiniment progressive, où, comme dans la Russie contemporaine, l'élément urbain reste à perpétuité relativement peu considérable et toujours subordonné? Si, à laide de la propriété collective et du nu'r, il est possible d'édifier une société nouvelle à base plus large et mieux assise que les nôtres, ce ne peut être, en effet, qu'une sociélô exclusivement agricole et essentiellement rurale*.

La panacée sociale des slavophiles et de leurs émules n'a de vertu, disons-nous, que pour des villageois, et, pour ces derniers, pour les campagnes mômes, est-ce bien là un remède certain, un spécifique infaillible? Comment ne pas voir que, pour posséder toute son efficacité, le régime do propriété, en usage dans les campagnes russes, a besoin do larges espaces? Pour reconnaître à chaque habitant, à chaque couple adulte, une sorte de droit à la terre, il faut avant tout avoir des terres et des terres libres. Les communes russes, celles au moins qui sont assez bien dotées territorialement, ont des réserves qu'elles gardent pour les nouveaux copartageants. C'est là en réalité le seul moyen de satisfaire tous les ayants droit, au fur et à mesure de leur apparition sur la scène du travail, mais un tel système exige des vides duns la population ou des vacances dans

1. Ces vues, ronouvck-es à la fois des slavopliiles et des démocrates^ tels que llerzcn, ont été exprimées avec bcaucouji d'éclat cl de succès par le prince Vasiltciiikof, dans son grand ouvrage sur la propriélo foncière (Zemlevladcnie i zcmleJtHié).

2. Voyez, dans la Revue des Deux Mondes, du 1" mars 1879. noire élude intitulée le Socialisme aQt'aive cl le tri/inie (ic lu pro^riêlc en Europe,

les terres cullivoes. Au banquet de la propriété foncière il est facile à un pays neuf de convier tous les nouveaux venus ; mais tôt ou tard il devient malaisé de faire place aux arrivants sans gêner les premiers assis au festin. Le nombre des convives augmentant toujours sans que la table commune s'élargisse, ne finiront-ils point par se trouver tous à l'étroit, par n'avoir chacun qu'une maigre et insuffisante portion ?

En restreignant les terres disponibles et en rétrécissant le lot de chaque famille, tout accroissement de la population tend à diminuer la facilité des partages et le bien-être des copartageanls. C'est là, pour l'avenir, ce qui menace peut-être le plus la propriété collective du moujik. Une chose avérée, en effet, et facile à comprendre, c'est que le régime du mir sollicite à l'accroissement de la population aussi bien qu'au mariage, chaque famille ayant droit à une part du sol d'autant plus grande qu'elle compte plus de bras et de travailleurs. En prenant le ternie de prolétaire dans le sens étymologique, procréateur d'enfant?, rien n'encourage plus au prolétariat que le système de tenure qui donne une prime aux nombreuses familles. Par là aussi, en enlevant aux parents une part des soucis que donnent naturellement lcsenfmls,le régime de la communauté agraire peut indirectement fomenter le prolétariat, dans le sens économique du mot, car, le sol étant restreint, ce régime risque d'amener à une multiplication des hommes plus rapide que la multiplication des moyens d'existence ou de bien-ôlre '. Sur ce point, la propriété collective est en opposition avec lu [)ropriété personnelle héréditaire. Dans l'une et l'autre, le même mobile, l'intérêt individuel, produit des clïets contraires La propriété personnelle, sous Ij régime du partage égal du moins, (ond à limiter, dans

1. Celle conNidûralion, qui n'auniil du rostc loiilc son iiiiporlniico qiio si la farnillu ne poMi^dnil ni in<*lriiiiu'iitM ilo travail, ni capital on dehors do la dut:ilion torrilorinit'j a Tuildo Sluart Mill, par exemple, un adversaire de lu prol'iiolé cumnuinalo avec |)arlagc.

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