LE MIR ET LE SOCLVLISME
per la population des campagnes en deux classes ayant des intérèls diiïcrcnls, si ce n'est opposes.
Ce serait là un véritable danger pour l'avenir, si, grâce aux achats de terre faits par les paysans, il ne se formait peu à peu, entre \e pomt'chlchUc ou propriétaire foncier et le moujik des communes, une classe intermédiaire do petits propriétaires, tenant en môme temps à l'un et k raulrc. Ces paysans, qui sont à la fois membres dumir, et, en dehors du mir, propriétaires individuels, comme l'ancien seigneur et le marchand des villes, ces paysans, qui dans leur personne réunissent les deux modes de propriété, pourront servir de lien entre les deux classes séparées par la teiiure du sol. Sans ce groupe intermédiaire qui devient d'année en année plus nombreux, la Russie ne saurait longtemps échapper à l'antagonisme des deux modes de propriété et aux luttes sociales que les révolutionnaires s'elTorcent de provoquer chez elle.
En Russie, nous dit-on, il y a place pour tous les droits et tous les intérêts; mais, lorsque le paysan se trouvera trop i\ l'étroit dans le patrimoine du peuple, étes-vous sûr de l'empêcher de jeter un œil de convoitise sur les domiines privés contigus? f.e moujik, aujourd'hui même qu'il demeure encore sourd à toutes les prédications « nihilistes », n'est-il pas enclin à se croire spolié au profit du pomèchlchilc, à rêver, pour lui ou ses enfants, de nouvelles distributions de terres?
Au lieu de fermer à jamais aux révolutionnaires la porte de Vizbn du villageois, le mir pourrait bien un jour la leur ouvrir *. Ce sera au nom du mir, qu'on nous représente comme la sauvegarde de la société, que le paysan sera invité à s'arrondir, à faire rentrer toutes les terres dans le domaine communal *. La commune russe, telle qu'elle
1. A cet égard les communautés de village ofTient beaucoup plus de prise à l'esprit révolulionnaire que les communautés de familles des Slaves du sud, ces dernières iiiainteuant plus nettemetit la notion de propriété.
2. Depuisque tes lignes ont été imprimées pour la première fois [Revue
existe dans l'ancienne Moscovie, est en efTet un facile moyen de s'emparer du sol au profit des masses, c'est le seul procédé pratique, encore connu, pour appliquer à la terre les théories du partage égal, sans voir l'inégalité renaître du partage même. Ailleurs, le plus grand obstacle à toute tentative communiste agraire est dans les mœurs; or, grâce au mi7\ les mœurs du peuple ne s'y opposent point.
De ce que les communautés de village pourraient, à certaine heure, servir d'instrument ou d'appât aux révolutionnaires, faut-il conclure qu'elles doivent au plus tôt ôtre abolies législativement, comme pernicieuses pour la société? Nullement, à notre avis, car, en voulant ainsi prévenir le mal, on courrait grand risque de l'aggraver. Ce qui peut, à tel moment, offrir à la propagande anarchique une prise sur le paysan, c'est moii s en effet le mir luimême, que les vagues notions répandues dans le peuple par les usages du mir; or, ces idées, ces confuses aspiralions ne peuvent être étouffées par un oukaze supprimant les communautés de village. Tant que l'antique mode de tenure gardera les sympathies des paysans, le gouvernement ne saurait porter la main sur le mir sans violentor les mœurs et la conscience juridique du peuple des caml)agnes, par suite, sans s'exposer lui-même un jour à do périlleuses revendications*.
Les Russes se plaisent à nous représenter la propriété collective comme un remède souverain, un spécifique infaillible contre le socialisme et le communisme; si le mir a cette vertu, c'est conformément à la méthode qui,
clfs Dnix Mo^idis du l.j tn.ii iHli)), plus il un pnictVs politique a montru qua do pnreiiloH appréhensions étaient loin (l'iUre ciiiniériques.
I. Sur ce point, je cruis fondée, au moins en partie, rassorlion du princo VaHilIcliikor, nlorn que dans sa polémique avec moi, h propos du socialisme n^rairo, il écrivait les lif,'nes suivantes : « Nous prétendons que le mir russe, »>anii être une arche sainte, est une corde très sensible, h hxpii'lle il serait tout nnssi dangereux de toucher, en Itussie, (|u'a la propriété privée en ilurope. » Lettre du 1/| 20 iwurH 187'J, Ucvuc des IJckjl' Mondes du 15 juillet 187'J.
LE MIR ET l'esprit RÉVOLUTIONNAIRE. 603
pour préserver d'une maladie, l'inocule. On pourrait dire que, avec la commune russe, le communisme, ou mieux le socialisme agraire, a été inoculé à la Russie, — que, grâce au mir, il cinule inconsciemment dans ses veines et dans son sang. Le virus, à celte dose, restera-t-il toujours inolîensif? Sera-ce un préservatif contre la conlagion du dehors, ou, au contraire, déterminera-t-il un jour, dans l'organisme social, des désordres inattendus et des troubles graves? L'avenir nous l'apprendra. En attendant, c'est là, pour les sociétés, un mode de traitement dont les gens prudents n'oseraient leur conseiller l'essai, de peur de leur faire i)rendre le mal dont on prétend ainsi les défendre. Aujourd'hui môme qu'il ferme l'oreille aux prédications révolutionnaires, le mou/ÏA- ne se contente pas toujours d'attendre patiemment, de la bonté du tsar, de nouvelles alloca ions de terres. En passant près des biens de son voisin le pomeclitcliUi^ il leur jeile souvent de côté un regard de convoitise*. Parfois même, dans ses démêlés avec les propriétaires riverains, le paysan cherche à étendre, à leurs dépens, le domaine du mir. Sous l'empereur Alexandre III qui, lors de son sacre, a eu la loyauté d'avertir les délégués despaysans que la question de propriété était définitivement réglée, il y a eu, en diverses provinces, des émeutes agraires. Pour les réprimer, il a fallu plusieurs fois faire intervenir lu troupe; l'autorité a profilé des lois édictées contre les révolutionnaires pour faire passer les chefs des paysans devant
1. < Qu'est-ce qu'on fera des terrains incultes? demandait un paysan à M. Prougavine. — Quels terrains incultes? — Et cela s'entend, les terrains que détiennent les riches; est-ce qu'ils ne nous reviendront pas? Est-ce qu'il n'y aura pas de partage? » — Et un autre moujik disait :iu même investigateur : a On dit qu'il y aura une distribution pour les paysans^ une petite augmentation de terre. — Et où prendrait-on de la terre pour cette distribution? — C'est vrai, où la prendrait-on? Ce serait donc les riches... un petit piiu pour que tous en aient un morceau. — Comment serait-ce juste de prendre aux uns pour donner aux autres? — Non vraiment »; puis, après une pause : «i On dit qu'en échange on donnerait de l'argent aux seigneurs. » Toyez, dans la Revue des Deux Mondes du 1" janvier 1883, une étude de M. de Vogiié. d'après .M. Prougavine. (/îouss/.Ytu Mysl, dèc. 1881-janv, 1882.)
e04 LA RUSSIE ET LES RUSSES.
un conseil de guerre. La chose se fait, autant que possible, sans bruit; les journaux ont ordre de garder le silence sur toutes les affaires de ce genre. En 1886, par exemple, il y avait une émeute de paysans dans le gouvernement de Penza. En 1887, c'était dans le gouvernement de Riazane; en 1888, dans le gouvernement de Kazan. Et, chaque fois, la troupe a dû donner; les chefs des mutins ont été jugés par des commissions militaires. L'abolition officielle de la peine capitale ne les a pas empêchés d'être condamnés à mort. On m'assure qu'on a ainsi parfois pendu des douze et quinze paysans d'un coup. Avec moins de sévérité, peut-être aurait-on du mal à maintenir la paix sociale.
Quant à croire, comme le proclamaient naguère encore beaucoup de ses panégyristes, que la propriété collective est un sCir antidote contre le poison révolutionnaire, qu'avec elle, la Russie est certaine de rester indemme de toutes les épidémies politiques, c'est là un préjugé dont les innombrables complots et les audacieux attentats des dernières années d'Alexandre II n'ont que trop démontré l'ingénuité. Les mines et les bombes, la nitroglycérine et la dynamite se sont chargées de désabuser les plus confiants. Contre la sape du nihilisme et les explosions révolutionnaires, le mir moscovite est une assurance manifestement insuffisante. Après l'assassinat du libérateur des serfs, un Russe ne peut plus soutenir que tous les troubles périodiques de l'Occident proviennent de notre mode de propriété, que les (piestions sociales engendrent seules les révolutions, que, pour échapper aux commolions violentes, la Russie n'a qu'ù mettre la terre à la portée de tous.
ÏAHLE DES MATIÈRES
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CiuriiRE I. — Difflculté do connailre la Russie. — Description de la terre russe. En quoi se distiiigue-t-olle de l'Europe occidentale; en quoi esl-elle européenne?
CiiAPiinE II. — Les deux prandes zones du la llussie. — La zone des forêts et lu zone déboisée. — Subdivisions de cette dernière. — La région do la Terre noire. — La région des Steppes. — Steppes accidentelles. — Steppes éternelles 14
Chapitre m. — Iloniogonéito de la terre rus»^e. Ces vastes plaines étaient destinées à l'unité politique. — Inégale densité de la population. Comment clic a longtem|)S été distribuée d'une manière tout artificielle. — Importance relative des diverses régions, les parties vitales et les parties accessoires. — La Russie un pa>s de colonisation. Conliadiction de sa double tâche 3i