‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 37 sur 283 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

L'élément tatar ou turc. Tatars et Mongols. — Les Kalmouks. — Quelle est la proportion du sang tatar cîiez les Russes ? — Les Tatars en ^us^ie et les Arabes en Espagne. — Lente élimination de l'élément tatar. — Influence ethnique des tribus turques avant les invasions mongoles. — Variété de type chez les Tatars actuels. Leurs mœurs et leur caractère.

La seconde des trois grandes sources d'où l'on peut faire découler le peuple russe, celle-là plus particulière à la Russie, plus décidément asiatique, a reçu de l'usage le nom de tatare. Jamais dénomination plus équivoque ne s'est introduite dans l'histoire, dans la philologie, dans l'ethnographie. A son apparition en Russie, ce nom de Tatar était porté par une des tribus mongoles qui fondèrent l'empire de Ginghiz-Khan. Dans sa terreur de ces nouveaux barbares, qui lui semblaient sortis de l'enfer, l'Europe du treizième siècle les appela Tartarcs, et ce nom, inspiré d'une réminiscence classique, s'étendit à la foule hétérogène des peuples entraînés à la suite des sauvages conquérants. Enlevé aux tribus auxquelles il appartenait, le vieux nom mongol a fini par désigner la branche de la souche oura-altaï(iuc dont le ïurkestan a été le point de départ, et dont les Turcs sont les principaux représentants. Les Tatars demeurés au bord du Volga sont proches parents des Turcs, ou mieu.x, ce sont des Turcs, au même litre que les Ottomans, sortis du même berceau et parlant des dialectes d'une mémo langue; toute la dilfércnce est qu'ils ont envahi l'Europe par une autre route cl n'ont embrassé l'islamisme (m'après leur invasion. Aujourd'hui encore les rejetons des tribus du Turkestan qui, sous la

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pression et la conduite des Mongols, se sont établies en Russie n'ont point penlu le souvenir de leur origine; les Tatars de Kazan ou d'Astrakan se donnent à eux-mômes le nom de Turcs, que l'ancienne gloire des Osmanlis et la communauté de religion leur ont rendu plus cher.

Le rameau turc est aujourd'hui plus voisin du rameau (înnoisque du mongol*. Turcs et Finnois se sont souvent rencontrés et fondus à tel point qu'il est des tribus, comme les Bachkirs et les Tchou vaches, chez lesquelles il est dillicile de démêler la part des uns et des autres. Cela est encore moins aisé chez certains peuples éteints, comme les Huns, les Avares et les anciens Bulgares du Volga, chez lesquels le sang finnois semble l'avoir emporté, comme les Alains ou les U( xolans*, qui semblent avoir été en majorité Turcs ou Tatars. L'union du Turc et du Mongol, en Asie surtout, a été également fré(|uente,et il est parfois diflicile de distinguer entre eux. Il reste en Europe un exemple de leur fusion : ce sont les Tatars-Nogals, qui habitaient les steppes du Kouban et de la Crimée, avant d'être refoulés dans celles de la Kouiua. Les traits de ces nomades paraissent témoigner d'une alliance avec les Mongols. Ils en ont gardé la taille trapue, les yeux relevés obliquement vers l'angle externe, le nez épaté, le menton dénué de barbe. C'est là un cas isolé parmi les Turcs de Russie. En général, si leur visage dénonce un croisement de race, c'est plutôt avec les Finnois ou les populations caucasiques.

11 y a encore aujourd'hui dans la Russie d'Europe un peuple d'origine mongole, c'est, dans la dépression Caspienne, en deçà du Volga, les Kalmouks. Au nombre d'environ 130 000, ils promènent leurs kibitkas ou tentes de feutre avec leurs chameaux et leurs troupeaux dans les steppes arides des gouvernements d'Astrakan et de Sta-

1. A l'étal pur et primitif, les Turcs ont pu être plus voisins ùes Mongols (Yo\ez il ce sujet la Revue cCantlirojJolùffie, l. 111, année 1874, n°* 1 cl 3.)

2. Certains savants russes fonl des Roxoluas des Slaves llusscs.

vropol. Ce sont ces 25 ou 30 000 familles nomades, errant à une extrémité de l'empire, dont le nom a si souvent été appliqué, comme un sobriquet, au peuple russe. A première vue, leur type à la chinoise les dislingue presque aussi nettement des Talars que des Russes. Dans ces régions du bas Volga, encore aux trois quarts asiatiques et de sang si mêlé, l'isolement ethnique du Kalmouk est sensible à l'œil le moins exercé. Chose remarquable, au lieu d'être entrés en Europe à la suite de Balou et des successeurs de Ginghiz, ces Mongols du Volga ne se sont établis dans cet angle désert de la Russie qu'à une époque relativement récente. C'est au dix-septième siècle que, après une longue migration, des frontières de la Chine au fleuve Oural, ces sujets spirituels du dalaï-lama du Thibet entrèrent dans les steppes du Volga. Profitant de la rivalité héréditaire des tribus mongoles et des tribus talares, la Russie employa, avec succès, ces nouveaux venus dans ses guerres contre les Turcs et les khans de Crimée; mais les tentatives du gouvernement de Pétersbourg pour les mettre dans une dépendance plus directe en décidèrent le plus grand nombre à reprendre le chemin de leur première patrie. Ils partirent en masse, donnant au dix-huitième siècle le spectacle des grandes migrations de l'antiquité. Dans l'hiver de 1770, de 200000 à 300 000 Kalmouks passèrent, avec leurs troupeaux, le Volga et l'Oural sur la glace. Le dégel arrêta les autres, qui se décidèrent à rester en Russie, pendant que leurs frères regagnaient, malgré les attaques des Kirghiz, leurs anciennes demeures aux conlins de l'empire chinois.

Les Kalmouks, demeurés dans les steppes ciscaspiennes sous la souveraineté russe, étaient naguère encore tous bouddhistes; ils avaient pour chef un grand lama nommé, depuis Alexandre I"', par le tsar, et dont la résidence était voisine d'Astrakan. Un fait (jui, sur leur destinée respective, a eu une inllucncc capitale, c'est que les trois principales branches de la race ouralo-allaïque se sont partagées

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entre les trois principales religions du vieux continent. Le Finnois s'est fait chrétien, le Turc ou Tatar musulman, le Mongol boucldliisle. A celte distribution ethnologique des cultes, il y a peu d'exceptions. C'est dans celle diversité de croyances, par-dessus toute au Ire chose, qu'il faut chercher les causes du sort si différent de ces trois groupes et, en particulier, du finnois et du latar. La religion a préparé l'un à la vie européenne; la religion y a soustrait l'autre. Avec l'islamisme, le Tatar a eu une civilisation plus précoce et plus nationale; il a construit des villes florissantes comme l'ancien Saraï et Kazan; il a fondé, en Europe et en Asie, des États puissants. Avec l'islamisme, il a eu un passé plus brillant, mais il est exposé à un avenir plus difficile : la foi musulmane, qui l'a préservé de l'absorption de l'Europe, l'a en même temps laissé en dehors de la civilisation moderne.

Ce sont les Tatars qui ont si longtemps valu aux Russes le nom de Mongols, et les Talars eux-mêmes n'y ont qu'un droit conteslable. Depuis la réforme entreprise au Japon par une sorte de Pierre le Grand asiatique, on ne peut savoir si de semblables épithètes seront toujours une injure; elles n'en doivent pas moins être abandonnées à l'égard des Russes, non parce qu'elles sont blessantes, mais parce qu'elles proviennent d'une équivoque.

Les Russes ont à peine dans leurs veines quelques gouttes de sang mongol, ont-ils beaucoup plus de sang tatar? S'il n'y avait eu, en Russie, d'autres invasions latares ou turques que celles du treizième siècle, la solution de cette question serait aisée. On se convaincrait promptement que le peuple russe a peut-être moins de sang talar que le peuple espagnol, de sang maure ou arabe. En Espagne, les Arabes sont demeurés bien plus longtemps, ils ont occupé une bien plus grande portion du territoire, ils se sont établis en bien plus grand nombre et ont tenu la péninsule sous leur souveraineté immédiate. En Russie, les Tatars, entrés au treizième siècle, ont été repoussés aux

extrémités dès le seizième. Ils n'ont guère régné que sur une moitié de la Russie d'Europe, et la plus grande partie de ce territoire, ils ne l'ont pas maintenue sous leur domination directe, mais seulement sous leur suzeraineté; ils n'ont pas détruit les souverainetés russes, ils se sont contentés de les rendre tributaires. Les Arabes ont colonisé les plus belles contrées de l'Espagne, celles qui sont encore aujourd'hui les plus fertiles et les plus peuplées ; les Tatars se sont répandus dans les parties encore les moins habitées de la Russie, sur les steppes du sud et de l'est. Vers le centre, ils ne se sont avancés que le long des fleuves, remontant le Volga et ses affluents, comme le montre encore leur répartition actuelle. Ce n'était même point au milieu des Russes que pénétraient ces colons d'Asie; — les Russes avaient alors à peine atteint le bassin central du Volga et le confluent de ce fleuve avec l'Oka à Nijni- Novgorod ; c'était au milieu de peuples finnois dont nous voyons les restes dans les Mordves, les Tcliérémisses, les Tchou vaches, et dont plusieurs, comme ces derniers, se sont laissé tatariser. Les Turcs de Russie n'ont point, comme les Arabes d'Espagne, enfanté une riche et industrieuse civilisation; loin de s'adonner tous à la vie sédentaire et agricole, ils étaient en partie demeurés nomades. Leurs villes étaient peu nombreuses, et les plus grandes étaient petites en comparaison des capitales des Maures d'Andalousie. Avec un territoire quatre ou cinq fois plus vaste, il est douteux que la Ilorde-d'Or ait jamais approché de la population du khalifal de Cordouc. L'analyse des deux langues suggère des conclusions analogues. La marque de l'arabe sur l'espagnol est incom|)arablemcnt plus profonde (pie colle du turc ou talar sur le russe.

Los Tatars musulmans ont-ils plus contribué iV la formation du peuple russe, parce que, au lieu d'expulser les mahométans ainsi que la culholiquc Castillc, la Moscovie orthodoxe leur a laissé leur religion et leur nouvelle l»alrie? Le contraire est peut-être [ijus vraibcmblable. En

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