‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 78 sur 283 · FACULTÉ D'IMITATION ET D'ADAPTATION · texte numérisé non relu

FACULTÉ D'IMITATION ET D'ADAPTATION

malléable tempérament slave. Je veux parler de celte facilité d'adaptation, de celte faculté de compréhension qui distinguent si émincmentle Russe, et que llerzen désignait du nom d acceptivité. Cet instinct d'imitation, ce talent inné d'assimilation, si frappant chez le Russe civilisé, a parfois été mis en doute pour l'homme du peuple •. Chez ce dernier même, il nous semble cependant en retrouver la trace dans la sphère technique, la seule d'ordinaire accessible au paysan, dans cette variété d'aptitudes du mougik qui lui rend tout ouvrage aisé, et lui permet souvent de faire dix métiers à la fois, dans cette souplesse enfin du soldat russe et du Cosaque, si vile prêts aux exigences les plus diverses de la guerre et de la paix. A demi-cachée et comme paralysée, chez l'homme du peuple, par la monotonie de l'existence, par la routine habituelle au paysan, par rattachement aux anciennes coutumes ou par des préjugés à demi-orientaux, cette qualité nationale se déploie librement dans les hautes classes, chez le Russe émancipé des préventions populaires; elle s'y épanouitdans toutes les sphères A la fois, dans les idées, dans les mœurs, danslalittérature, dans la langue même. A cet égard, comme à bien d'autres, le Russe est tout l'opposé de l'Anglais. La souplesse de son intelligence parait sans limite, et celte aisance à tout s'approprier a pu faire obstacle au développement spontané de l'originalité nationale.

Avec ses inconvénients et ses avantages, celle flexibilité reste un des traits les plus accusés de l'esprit russe. S'il n'était toujours un peu arbitraire d'établir une hiérarchie entre des facultés simultanées et des penchants connexes, l'on pourrait dire que c'est là sa faculté maîtresse. Elle éclate partout chez lui, dans le caractère elle tempérament, dans l'intelligence de même que dans le corps et les organes, façonnés et assouplis par ces éprouvantes alternatives des saisons comme par une sorte de gymnastique, qu'ainsi

1. Vojcz par ex. .M. Mackensie Wallace : Rus^ia, l" éd. ang., l. Il, p. 8;?.

qu'une mère sévère, impose chaque année la nature. De là, dans la colonisation des vastes plaines de notre continent, une des causes de succès du Grand-Russe, s'étendant à la lois vers le nord etle midi, avec une facilité presque égale à s"a:climater sous tous les ciels. De là, depuis deux siècles, tant de surprises données à la vieille et dédaigneuse Europe, par un peuple si longtemps regardé comme étranger à notre monde européen et rebelle à notre civilisation. De là enfin, pour l'observateur, la difficultéde discerner ce qui en Russie est possible de ce qui ne l'est pas : car cette faculté d'adaptation confinée jusqu'ici aux mœurs privées, à la politesse extérieure, aux arts, aux sciences, peut s'étendre un jour à des sphères nouvelles, au gouvernement, aux institutions, aux libertés publiques.

Veut-on un type historique, un exemple vivant de ce caractère russe, que le poids des événements a longtemps empêché de s'épanouir en grands hommes : j'indiquerai le tsar Pierre le Grand. A travers sa demi-barbarie, dans ses excès et ses contradictions môme, avec ses faiblesses et ses engouements, avec ses hardiesses novatrices et son bon sens pratique, son dédain des obstacles et ses instincts positifs, avec sa large ouverture d'esprit et sa merveilleuse habileté de main, avec son aptitude universelle à tous les arts et tous les métiers, Pierre Alexèiévitch reste le type national par excellence. Il est peu des défauts russes qui ne percent dans le grand réformateur, et beaucoup y ont été poussés h l'extrême; il est peu des qualités russes qui ne se fassent jour en lui, et plusieurs s'y sont élevées jusqu'au génie. L'impérial charpentier de Saardam a beau sembler d'une trempe plus forte et plus dure que la plu|)art de ses compatriotes, c'est visiblement le môme métal. Dans le grand réformateur, les deux extrémités de la nation, les deux Russes, encore si dilTérents que l'un ne semble pas toujours provenir de l'autre, le mougik et le noble civilisé, le premier avec sa lourde et massive opiniâtreté, ic second avec son alerte et mobile souplesse,

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