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LE CARACTÈRE RUSSE ET LE NIHILISME

trouvé un terrain plus propice que dans son pays d'origine. C'est des derniers fils de Kantetdes révolutionnaires enfants du pacifique et conservateur Hegel, c'est des plus extrêmes représentants de la gauche hégélienne que les premiers ancêtres ou les premiers apôtres du nihilisme russe, Herzen et Bakounine,ont tiré leur inspiration, sinon leurs théories*. Sous le rapport des idées et des vues, des négations ou des rêves, le nihilisme n'est qu'un produit corrompu de notre philosophie, de notre critique et de nos écoles socialistes. L'intérêt et l'originalité du radicalisme russe ne sont pas là, ils ne sont point dans des spéculations ou des abstractions étrangères à la plupart des jeunes adeptes du nihilisme contemporain. Ce que ce dernier a de vraiment original, il le doit à la situation politique et économique, à l'état social et religieux de la Hussie, il le doit surtout au tempérament national.

Au fond, le nihilisme n'est que la forme russe de l'esprit négatif et révolutionnaire du siècle; loin d'être une atîection spéciale à la Russie, c'est une épidémie morale dont le germe a été apporté du dehors et dont toute l'EurojXî, dont tout le monde civilisé est plus ou moins atteint; mais, les caractères et les elTels ilu mal varient chez chaque peuple, suivant l'âge, la conslitution, les habitudes du -malade. Si, dans les plaines basses de la Neva ou du Volga, les accès de cette fièvre révolutionnaire, aujourxl'hui devenue endémique, oITrent des symptômes particuliers, cela tient à la fois à la complexion et au régime du peuple.

Le nihilisme, qui a fait tant de bruit de 1878 à 1883, n'est pas chose toute nouvelle. Il compte déjà, sous ce nom bi7arre même, une longue existence, car il n'est pas nécessairement associé à des conjurations révolutionnaires ou i

1. Pour les origines et lescaraclères du nihilisme, je me permettrai Je reavo^er le lecleur u une conféience que jai faile, en juin 1880, de concert avec M. TIj. Funck-brentano. Voy. le bulletin lic la Société des études d'économie nociale. CI", l'une k-brcntano : Sophistes allemands et ^ihitiites russe$ (1887).

des crimes politiques. Il est antérieur à toutes les tentatives de ce genre, il peut leur survivre ou leur redevenir étranger*.

Peu de dénominations ont prêté à plus d'équivoques que ce terme de « nihilisme » qui n'est en somme qu'un spirituel sobriquet, rejeté par la plupart de ceux qu'il désigne*. Comme il arrive souvent aux appellations de celte sorte, le mot nihilisme a deux ou trois fois changé de sens, ou mieux, ce surnom dédaigneux a été successivement appliqué à des tendances ou des doctrines diiïérentes, bien que naturellement reliées les unes aux autres par une filiation plus ou moins directe. On y peut distinguer trois phases et pour ainsi dire trois étals ou métamorphoses. Dans sa première acception le « nihilisme «n'avait presque rien de politique: ce n'était guère qu'une manière d'être, de penser, de parler, un genre, une mode, on pourrait dire une prétention et une attitude en vogue dans la jeunesse de 1860 à 1870, parmi les étudiants des universités et les étudiantes aux cheveux courts de l'intérieur ou de l'étranger. On désignait ainsi un esprit de révolte contre les idées reçues et les conventions sociales, contre toutes les autorités traditionnelles et les vieux dogmes religieux ou politiques, esprit de négation, empreint d'un matérialisme intolérant et d'un naïf radicalisme qui n'étaient au fond qu'une violente

1. Parmi les conspirateurs, beaucoup et parfois les plus entreprenants sont d'origine juive. Cela a fait dire à certaines feuilles russes, heureuses de trouver un bouc émissaire étranger, que tout le mal vennil du dehors et des Juifs. Il n'y a là rien de sérieux. I-e nihilisme est bien russe, quoiqu'il y ait nombre de nihilistes en dehors de la llussie. Pour ce qui regarde les Israélites, on pourrait dire qu'il se rencontre parfois niijourd'liui nue sorte de nihilisme juif qui s'allie nalurellement au nihilisme slave. L:i sittiatiuu inférieure, faite aux nombreux Juifs de itussio par les luis ou les mœurs, est pour beaucoup, du ri'Hle, dans leur parlicipatiou aux cunq)lols. Vuy. t. 111, I. 1\, ch. m.

ï Ce nom vient d'un roman d'Ivan Tourguénef, Pi'-rcs et h'iifunls, où le célèbre romancier a peint vers 18()(), la première génération do « nihilistes •. D'ordinaire les révolutionnaires russes s'intitulent eux-mêmes démocrates- •ocialiMtoa ou simpliMuenl pro|):igandiHles, et le plus souvent leurs diverses fractions ko diHtingoenl par le non: des feuilles clandestines qui leur servent d'uigano». (Vuy. l. Il, liv. V., ch. Jii.)

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