LES TROIS PHASES DU NIHILISME. 1S
réaction de l'ûme russe contre le système gouvernemenlaV et le joug inlellecluel sous lequel elle avait longtemps été pliée. C'est \h le premier et, à proprement parler, le vrai nihilisme, celui qu'ont dépeint en traits immorlels les plus célèbres romanciers de la Russie, celui i!ont le Bazarof de Tourguénef et l'Hélène de Pisemski demeurent de vivantes personnifications'.
Après ce nihilisme théorique et abstrait, souvent amateur et dilettante, parfois tout de pose et de dehors, qui ne mettait encore ses maximes en pratique que dans 1 1 vie individuelle et les relations privées, est venu vers 1871, sous la double influence de la Commune de Paris et de l'Internationale, le nihilisme agissant et agitateur, transformé en socialisme mililanl, s'efforçant de répandre ses idées dans le peuple, nihilisme déjà politique et révolutionnaire, recourant à l'association et à la propagande secrète, mais non aux complots et au meurtre. Ce n'est qu'après quelques années de déboires, vers 1877-1878, que ce nihilisme prédicateur et pacifique se transforme en parti violent, fait appel aux conspirations et aux attentats, prend pour instrument la dynamite et pour mot d'ordre la terreur*. Sous ce triple aspect de radicalisme spéculatif, d'apostolat socialiste, de terrorisme révolutionnaire, le «nihilisme» a éclairé le tempérament russe d'un jour entièrement nouveau. Il nous y a découvert une puissance de logique dans l'esprit et une force de volonté dans le caractère, une capacité de passion, de fanatisme, d'opiniâtreté et de dévouement, dont on pourrait retrouver l'analogue chez les sectes populaires, mais qui, chez les Russes civilisés, ont été pour l'Europe une véritable révélation.
Le nihilisme a beau se rattacher de loin à la métaphy-
1. Bazarof, l'étudiant en médecine,le héros de Pères et Enfants; — Hélène Jif^linski, ritcioïne du roman de Pisemski, Uaduit en français sous le titre : Dans le tourbillon, Charpentier 188'2.
2. Les motifs de cette brusque évolution du socialisme au terrorisme sont exposes dans notre tome II, liv. VI, chap. u, là où nous étudions la formation et l'organisation du parti révolutionnaire.
sique occidentale, ce n'a jamais été un système tel que !& pessimisme de Schopenhauer ou le positivisme d'Auguste Comte; ce n'est pas une forme nouvelle du vieux scepticisme ou du vieux naturalisme. En philosophie, ce n'est guère qu'un matérialisme grossier et tapageur, presque dénué de tout appareil scientifique. En politique, c'est un radicalisme socialiste, fomenté par le despotisme bureaucratique et exaspéré par les rigueurs capricieuses d'un pouvoir sans responsabilité. Ce n'est pas un parti; car sous ses étendards se rangent des révolutionnaires de toute sorte, autoritaires, terroristes, fédéralistes, anarchistes, mutualistes, communistes, qui ne restent d'accord qu'en ajournant après leur triomphe toute discussion sur l'organisation future*.
Au milieu de toutes ses exagérations, à travers ses phases successives, le nihilisme n'a guère été que l'élève des révolutionnaires de l'Occident, un élève qui se flatte de dépasser ses maîtres et qui outre à plaisir leurs enseignements les plus téméraires. Le radicalisme russe peut, il est vrai, revendiquer un théoricien national, qui pour le talent, le caractère ou l'influence ne le cède à aucun de ses émules et coreligionnaires d'Occident. Ce législateur de l'utopie, ce n'est ni Herzen ni Bakounine, les deux proscrits, les deux agitateurs, si longtemps amis et associés, et si profondément dilTérents par le génie et les sentiments, qu'en dépit de leurs aspirations communes, ils pourraient représenter chacun l'une des faces du radica-
1. Sous l'influence de IJakouninc et de Vlnlfrnationnlf, la plupart des rt^volutionnaires russes semblent avoir eu pour formule h fiSdéralion de communes productrircB indépendantes, formule (pii leur était sugpôréo par leur propre organination communale. (Voyez plus bas liv. VIII.) Kn 1874, apn'is la fondation du V/ii'n'U (A'n Avuiit) par I.avrof, dos discussions s'étanl élevées dann l'émigration «iir In manit'^ro de préparer la révolulion, les plus ardenla déclarèrent avec Tkniclief qu'au lieu de ho préoccii|)er de l'organisation future, • le parti d'action • no devait avoir en vue que son œuvre do destruction. Co conseil devint la régie de rimuicns(! majorité des « niliilul«s ■.