‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 84 sur 283 · LE CARACTÈRE NATIONAL ET LE NIHILISME · texte numérisé non relu

LE CARACTÈRE NATIONAL ET LE NIHILISME

les mines, puis vieilli dans l'isolement et l'inaction, relégué à l'une des dernières stations vers le cercle polaire, loin de toute communication avec l'Europe et le monde extérieur'. Ecrivain instruit et travailleur infaligable, armé tour à tour d'une redoutable logique et d'une mordante ironie, intelligence vigoureuse et souple, caractère entier et énergique, lui aussi mêlant aux crudités du réalisme les capiteuses fumées de l'idéalisme sentimental, Tcliernychevski, par ses défauts comme par ses qualités, est encore un esprit bien russe. Philosophe, économiste, critique, romancier et partout propagateur des tristes doctrines dont il a été l'une des premières victimes, Tchernychevski a dans ses traités scientifiques donné la théorie ou la somme du radicalisme russe ; dans un roman bizarre et indigeste, écrit au fond d'une prison, il en a donné le poème et l'évangile*.

Ce n'est peut-être pas faire tort à Tcliernychevski que d'attribuer à son long et fastidieux roman plus d'ascendant sur lesjeunes têtes russes qu'à ses traités didactiques. Cet homme, dont l'influence avait détrôné celle de Herzen et auquel la Sibérie et de longues souffrances ont donné l'auréole du martyr, était regardé par beaucoup de ces compatriotes comme un des géants de la pensée moderne, un des grands pionniers de l'avenir, un Fourrier ou mieux

1 . Les journaux onl^ ea 1889, annoncé sa uiort h Sardtof, daas le sud est (le la Itussie où il avait obtenu d'être transFéré; il était resté eu Sibérie jusqu'en 1883, puis avait été interné à AstraLan.

2. Tchernychevski a débuté, vers 1855, par un traité d'esthétique naturaliste sur les rap|)orls de I art et de la réalité yEnUlitcheikiia oinochéniia iskoustva i d-svitelnosli). Un peu plus lard, dans un essai intitulé te Principe anthropologique en philosophie {Antropoloyitcheskii princip v filosofii), il exposait un système de matérialisme transformiste, défendait I unité de principe dans la nature et dans l'homme, et ramenait toute la morale au plaisir ou à I utdité. En 1860, il publiait dans le Sovremennik du poète Nekrasof une critique de VSconomie politique de Sluarl Mill, ouvrage tout socialiste, traduit en français sous le titre d'Écoyioinie politique jugée par la icience ; critique des principes de Stuart Mill (Bruxelles, 1874). En 1863 enfin, le Sovremennik, peu de temps après supprimé, a publié sous le voile de l'anonyme le roman Que faire ? [chto dilat) écrit dans les prisons de Pétersbourg.

un Karl Marx russe^. En dépit de toutes les admirations dont il a été l'objet, malgré l'originalité réelle de son esprit, les idées de Tchernychevski, pas plus en économie politique qu'en philosophie, n'ont rien de bien original. La forme et les détails peuvent être nouveaux et individuels, le fond des théories appartient à l'Allemagne, à l'Angleterre, à la France. Ce qui donne à l'œuvre de Tchernychevski, à son roman du moins, le plus de saveur de terroir, c'est peut-être encore l'espèce de réalisme mystique et visionnaire qui se retrouve chez maint nihiliste. Si grand du reste qu'ait été sur la jeunesse l'ascendant de Tchernychevski et de quelques autres écrivains de la môme école, le nihilisme est loin d'avoir suivi servilement les leçons des maîtres qu'il glorifie, il doit plus à leurs fictions romanesques qu'à leurs déductions scientifiques *.

Au point de vue psychologique, on pourrait dire que le nihilisme des héros de Tourguénef et de Pisemski est sorti de la réunion de deux penchants opposés du caractère russe, le penchant à l'absolu, le penchant au réalisme. C'est de cet accouplement contre nature qu'est né ce monstre antipathique, un des plus tristes enfants de l'esprit moderne. Nous trouvons encore là un exemple de celte impatience de tout frein, de cette témérité dans la spéculation qui sont fréquentes chez les Russes, mais qui, chez eux, prétendent moins que chez les Allemands h la science ou à la méthode. Au pointdevue moral etpolitique, lenihilismo était avant tout un pessimisme ii demi instinctif, h demi réfléchi, pessimisme auquel la nature et le climat ne sont pas étrangers et qu'ont fomenté l'histoire et l'ordre politique*. Ne voyant partout que le mal, il aspirait à tout ren*

'<i. \o)i:' |)ar cxuiu|iiu l'iiilruducliuii d'une brucliuro inlilulùc : Letlres sans adretse, pclil oiirrnjiçe innclicvé de Trlicrnychovski, Irailiiil on français (Lièsrc, 187 /l' eldonnèen rn«no, la niômoannén, dans in rovuo rovolnlionniiiro le Vp'h'cd.

1. Dû* 1867, tes éditeurs des œuvres do Tclicrnycliovski [Solchineniia Tchrrnynlirvskayo, Vcvcy, 1808) ref^roilaicnt ^\{> voir la ji'iinosse s'iHoipnor des eDHciKiiemcnlH du innllte, en ce sens qu'elle en poiMnil sniloul le cMé néfifalif.

3. iiurzea {le J'cuple ruiisc cl le Hocialismc) écrivait dojii vers 1848, ion^-

Page 1