LES PÉRRS DU NIHILISME
lisme national ou mieux de l'rsprit russe lui-même*. Ce n'est point Herzen, le paradoxal et fascinaleur écrivain, le grand railleur et le grand rôveur, à l'éloquence si chaude et si colorée que sa véritable pairie semblerait le pays du soleil, Herzen le poète ou le chantre de la négation, toujours romantique et idéaliste malgré lui, sceptique et triste au fond, révolutionnaire par sympathie, par besoin de croire et d'espérer, le cœur ouvert à toutes les pas<;ions comme à lous les nobles sentiments, l'esprit jusqu'à la fin accessible à toutes les idées et même aux dures leçons do l'expérience. Ce n'est point Bakounine, l'étroit et incorrigible sectaire, le logicien plus froid et plus dur que les glaces de sa terre natale, Bakounine, systématique comme un géomètre et déclamatoire comme un rhéteur, fanatique de négation, maniaque fermé à tout ce qui était étranger ii sa folie, inaccessible au doute, au découragement, À loules les leçons et les déceptions de la vie.
Herzen, par l'ampleur de son intelligence indiscipliné© et toujours en quéle du nouveau, par la large envergure et l'essor ailé de son imagination qui l'emportait souvent au delà de son système, dépassait singulièrement le caJro élri(|ué du nihilisme doctrinaire; il en a moins été le légi^laleur que l'involontaire et libre précurseur. Avec toutes ses faiblesses et ses généreux élans, avec ses accès d'espoir irréalisable et ses chutes dans le découragement, avec son désenchantement de la révolution comme de la civilisation, avec toutes les inconséquences el les contradictions de sa pensée et de sa vie, Herzen, qui semble une sorte de Faust révolutionnaire, reste l'un des types les plus vivants du Russe moderne, désorienté par une civilisation dont il réclame plus qu'elle ne peut donner.
Bakounine au contraire, < l'apôtre de la destruction » le prophète de l'anarchie et de rumo/Tj/i/^me, l'involontaire
1. Je rappellerai au lecteur que Herzen est mort à Nice en 1669 et Bakounine à berne en 1878.
désorganisateur de V Internationale, et le vain fondateur de « l'Alliance universelle », Bakounine, le conspirateur cosmopolite, homme d'action plus puissant par la parole et l'ascendant personnel que par la plume et la prédication écrite, a, malgré ses relations avec Netchaief et les conspirateurs du nord*, eu peut-être plus d'influence à l'étranger, sur les ouvriers de Suisse, d'Espagne, d'Italie, que dans sa patrie sur la jeunesse russe*. Durant sa longue vie, animée d'une seule et inféconde idée, il a été moins le théoricien ou le codificaleur du nihilisme national, dont il s'était fait le colporteur en Occident, qu'il n'en a été la personnification vivante et, pour ainsi dire, l'aveugle et stérile incarnation.
Le principal maître et inspirateur du nihilisme contemporain, n'est point, comme Herzen et Bakounine, un aristocrate élevé dans les salons de Pétersbourg ou de Moscou, et dont l'existence s'est en grande partie écoulée à l'étranger; c'est un fils du peuple, un fils de prêtre de campagne, qui n'a jamais quitté le sol russe et jamais parlé pour l'Occident; qui, au lieu de prêcher « de l'autre rive », de Londres ou de Paris, écrivait à Pétersbourg sous l'œil de la censure. Cet homme, qui dans sa courte carrière d'apôtre, de 1855 à 1864, a eu sur la jeunesse une influence que ses malheurs n'ont fait qu'accroître, c'est Tchernychevski. Ce Proudhon ou ce Lassalle russe, condamné aux travaux forcés pour propagande révolutionnaire, est resté près de vingt ans en Sibérie, où il a passé sept années dans
1. Nelcliaicf était un intrigant qui, sous l'inspiration do Bakounine, mais dans des vues d'intérêt personnel, avait organisé en Hussio une société révolutionnaire. Arrêté en Suisse et jugé à l'élersbourg en 1871 pour le meurtre d'un do ses complices, par lequel il craignait d'être dévoilé, Nctchaiel a été condamne aux travaux forcés.
2. Voyez par exemple M. Em. de Lavelcyc [Revue des Deux-Mondes du 1*' juin I8HU cl Lettrrs d'Italie (1880). La plupart des écrivains occidentaux, notamment l'auteur anonyme de Husslnwl vor und »i'i(7i dcm Krii'go. (Leipzig, 1880) me paraissent avoir exagéré le rûle de Itakounine en llussie. En tout cas, ses idées ou 8ca conseils ont eu plus d'empire sur les conspirateurs do profession que sur la jeunesse des écoles.