L\ PREMIÈRE RUSSIE : SLAVES ET VARKGUES
enceintes servant de lieux de refuge, des goroditcliéj gi'ad ou gorod, comme Kief ou Novgorod [la nouvelle vil le) ^ dont le nom môme en fait supposer d'antérieures. Les différentes tribus vivaient en clans isolés qui semblent avoir eu peu de consistance; pour les coordonner en État et en nation, il fallut un alliage étranger. Comparés aux Germains, les Slaves russes paraissent avoir eu un goût plus vif pour l'association et la communauté, un esprit moins hiérarchique et plus pacifique, un penchant plus prononcé ou plus persistant pour la vie patriarcale, ou mieux pour la vie familiale; le /u»/, la famille, au sens de la gens latine, semble le fondement de toute leur organisation sociale. Ces tendances, pour nous trop peu dislincles, contenaient peulélre le premier germe des institutions de la Uussic.
L'élément germanique, qui dans toute l'Europe a joué un rôle, aujourd'hui parfois trop contesté, n'a point entièrement fait défaut A la Ilussie. Selon toute probabilité, c'est pardes aventuriers normands, semblables aux t^tAoi/;* qui, vers la môme époque, ravageaient l'Oceidenl, et y fondaient diverses dynasties, que furent jetées, au ix* siècle, les bases de l'iUat d'où est sorti l'empire russe. Le chroniqueur de Kief, Nestor, nous montre Rurik et ses frères appelés à la souveraineté par les Slaves de NovgoroJ, las de leurs dissensions intestines '. Déjà, dans la chronique du onzième siècle, l'amour-proprc national avait peut-ôtre dissimulé une conquête ou une invasion normande sous le voile d'un appel volontaire des Slaves de Novgorod. De nos jours, une critique, partout jalouse d'innover, et un patriotisme rétroactif ont fait disputer aux Scandinaves Rurik et ses compagnons, les Variagues ou Yarôgues. Aux
1. Sur ce légendaire appel de Kurik, les slavopliiles avaient naguère édifié tout un système historique qui mettait l'État russe, fondé sur la soumissioa volontaire du peuple, en opposition avec les États occidentaux, tous fondés sur la conquête. Cellj thèse, abandonnée dans l'histoire, se retrouve encore aujourd hui dans les théories économiques ou politiques de maint écrivaia rusâfi.
fondateurs de leur empire, les Russes ont cherché une généalogie plus nationale. Celte question rétrospective est une de celles qui, depuis vingt ans, ont le plus passionné les historiens de Pétersbourg et de Moscou. Ils ont tardivement appliqué à leur patrie les procédés de Niebuhr envers l'histoire romaine. Pour un savant, Rurik et les Variagues sont des Novgorodiens exilés, ou des Slaves des côtes méridionales de la Baltique, de Rugen, par exemple ; pour un autre, ce sont des Lithuaniens ; pour d'autres enfin, ce sont des bandes d'aventuriers de race diverse, Slaves et Scandinaves môles. On a été, dans ces derniers temps, jusqu'à faire, de cet épisode capital, un mythe imaginé par l'amourpropre des moines du douzième ou treizième siècle, jaloux de découvrir à leur nation ou à leurs princes une origine illustre, à la façon des chroniqueurs français qui faisaient sortir nos Mérovingiens de Troie et de Priam*. En dépit des derniers travaux, les Yarègues semblent devoir être conservés à la Scandinavie. Cette filiation s'accorde mieux avec les annalistes byzantins de môme qu'avec Nestor. Les noms de Rurik et de ses compagnons trahissent la souche germanique : le caractère du pouvoir des chefs, leur mode de partage des pays occupés et jus(]u'à leur manière de faire la guerre confirment cette origine. C'étaient des Normands à la recherche d'un chemin vers Constanlinople, qui, s'cmparant de Novgorod et de Kief, fondèrent un État niifitaire cl marchand entre la Baltique et la mer Noire, le long du Dniepr, alors une des grandes routes du commerce de l'Orient. Gomme leurs frères d'Occident, ces Noilhnians russes étaient, selon la remarque de Gibbon, plus redoutables sur l'eau que sur terre : montés sur de petites barques, ils allaient attaquer Constanlinople et lui imposer des tributs ou des traités de commerce dont les
1. CcUc tliè8c, Koulcniie nvec beaucoup d'hal)ilclô pur M. llovnïsky, a 0(6 réfutée pnr l'un (Icm priuiinrH liiKloriviiH do In llussio, M. iSolovicf, dans le lotiio vil* du ShoniijUli [jijsoiidiiratvcnnijlJi, znanii (.Hccueil des sciences jioliliQttCB), de M. Ilczobrazuf (1H79).