Voyez plus haut, même livre, chap. iv
ecclésiastiques, adonnés à celte lucrative spécialité*. Pour supprimer de telles pratiques, on a tenu les secrétaires des consistoires sous une surveillance plus exacte, en môme temps qu'on augmentait leur traitement. Les bases de l'administration diocésaine n'ont pas élé modifiées; elles tiennent à toute la constitution de l'Église- Dans chaque diocèse, comme dans le Synode, on a conservé près des autorités ecclésiastiques un fonctionnaire laïque, organisation qui, par certains côtés, rappelle notre système judiciaire, avec sa double et parallèle hiérarchie de juges et de procureurs.
Le Saint-Synode intervient dans l'administration du diocèse à peu près de la même manière qu'un ministre de l'intérieur dans celle d'une prélecture. De là une énorme correspondance et toute une paperasserie encombrante. L'évêque et son consistoire doivent sans cesse en référer au Synode : pour toute chose de quelque importance, pour l'érection ou la suppression d'une église, pour l'emploi des fonds ou des aumônes, pour la déposition d'un prêtre ou le relèvement de ses vœux, il faut une autorisation synodale. Pour s'absenter plus de huit jours de son diocèse, l'évêque a besoin d'un congé du Synode. Chaque année, il est tenu de présenter un rapport sur l'état de son éparchie, sur les écoles ecclésiastiques, sur la réception des sacrements, sur les conversions faites parmi les cultes hétérodoxes.
Cette tutelle administrative s'explique par les conditions particulières à la Russie et à l'Église russe. L'immensité des dislances a longtemps opposé de telles difficultés à tout recours contre les abus de l'autorité locale, que le gouvernement a, dans toutes les branches de l'administration, été conduit à une étroite centralisation. La division du clergé en deux classes, animées d'une sourde rivalité,
1. Ainsi, par exemple, le Vcstnik Evropy (janv. 1879), dans une nouvelle intitulée Un spécialisle.
LES KVÈQUES, CONCILES PROVINCL\UX. 219
rendait plus nécessaire le contrôle du pouvoir central. Plus révoque et le haut clergé célibataire étaient, par le genre de vie ou les intérêts, séparés du clergé marié, plus se faisait sentir dans l'Église le besoin d'un pouvoir modérateur et impartial. On ne Ta point remarqué, c'est là une des causes de Tinfluence du pouvoir civil chez l'Église russe. Dans l'Église latine, où le clergé n'est point de la même façon divisé en deux classes, le prêtre s'est encore trouvé trop exposé à l'omnipotence de l'évêque pour ne pas chercher un abri contre elle. Cette protection que, depuis la Révolution, il ne pouvait réclamer de l'État, le clergé inférieur l'a demandée à Rome. C'est là, on le sait, une des causes de l'ultramontanisme parmi le clergé français. N'ayant ni chef national ni souverain pontife étranger, le clergé russe n'a eu contre le despotisme épiscopal d'autre refuge que le recours au gouvernement civil. Les garanties que le prêtre catholique a cherchées auprès du pape dans l'ultramontanisme, le pope orthodoxe les a trouvées auprès du tsar dans l'intervention de l'État. Si l'autorité de l'État pèse sur le haut clergé, elle abrite le clergé inférieur: pour la plèbe ecclésiastique l'ingérence gouvernementale est peut être moins un joug qu'une protection.
Il y aurait beaucoup à faire pour rendre à l'Église plus de vie et plus de liberté, car les deux choses ne sauraient guère aller l'une sans l'autre. On s'est souvent, en Russie même, préoccupé ^^es moyens de relever l'autorité spirituelle. Suivant un conseil des Aksakof et des Katkof, le gouvernement impérial s'est décidé à rendre à la hiérarchie un droit, de tout temps suspect à la plupart des gouvernements. Les évêques, que le Règlement de Pierre le Grand s'attachait à maintenir isolés, ont été autorisés, il serait peut-être plus juste de dire, ont été invités à se réunir en assemblées régionales. L'Église russe a ainsi revu ce que l'Église de France n'a pas connu depuis longtemps, sauf un moment sous la deuxième république, des
conciles provinciaux. Il faut dire que ces conciles russes ne peuvent siéger, ni délibérer, ni rien publier qu'avec la permission du Synode, autrement dit du gouvernement. Kief, Yilna, Kazan, Irkoulsk môme, plusieurs des capitales régionales de l'empire ont assisté à des assemblées de cette sorte. Il est vrai que, selon l'impulsion donnée à l'Église par la main des hauts procureurs, ces assises épiscopales se sont peut-être moins préoccupées des intérêts du clergé et des réformes intérieures de l'Église que de prosélytisme. Quelques orthodoxes de tendances slavophiles avaient, sous Alexandre III, préconisé la réunion à Moscou d'un concile national de toutes les Russies, voire d'un concile œcuménique de tout l'Orient, destiné à resserrer les liens des Églises de rit grec et la solidarité du monde orthodoxe. Les questions à débattre auraient beau ne pas lui manquer, il est douteux que les tsars russes soient de longtemps curieux de provoquer un pareil concile, ou les gouvernements étrangers pressés d'y envoyer leurs évêques.
En dehors du renouvellement des conciles provinciaux, bien des réformes pourraient être introduites dans l'Église, si les mœurs publiques étaient mûres pour elles. On pourrait, selon le vœu de certains publicistes, rétablir les élections ecclésiastiques; on pourrait, en presque toutes choses, revenir à l'antique discipline. En admettant qu'un pareil retour au passé fût toujours un progrès, ce serait assurément moins malaisé dans l'Église gréco-russe que dans l'Église catholique romaine. Dans l'une, la centralisation dérive d'un principe théologique; elle vient de l'intérieur, du cœur même de l'Église; dans l'autre, la centralisation n'a qu'un principe politique ; elle vient du dehors, du pouvoir civil. On pourrait faire bien des choses dans l'orthodoxie russe, si les mœurs s'y prêtaient; mais les mœurs s'y prêtent peu. En tout cas, s'il est un pays où la société religieuse ne se puisse isoler de la société civile, c'est la Russie. Les mœvirs religieuses ne s'y pourront transformer qu'avec les mœurs politiques*