DE LA RÉFORME DE L'ADMINISTRATION ECCLÉSIASTIQUE
Ce que peuvent désirer les amis de TÉglise, ce n'est pas l'abrogation des institutions existantes, c'est leur élargissement progressif de manière qu'elles restent en harmonie avec les besoins spirituels aussi bien qu'avec le gouvernement civil. En gardant la surveillance de l'administration ecclésiastique, l'État se devrait interdire d'user du pouvoir séculier dans un intérêt confessionnel et d'user du clergé dans un intérêt temporel. Selon l'expression d'un des plus éloquents panégyristes de l'orthodoxie, « la foi ne doit pas être subordonnée au but extérieur et étranger d'un étroit conservatisme officiel. Il n'est pas bon que l'Église soit chargée de bénir et de consacrer tout ce qui existe dans l'ordre politique à un moment donné*. » L'intérêt de la religion demande que l'intervention de l'État dans les affaires ecclésiastiques soit réglée et discrète; l'intérêt de l'Église et Tintérêt du pays s'opposent également à ce que l'État abdique toute influence dans l'Église. L'abandon prématuré de l'Église à elle-même la livrerait à l'ignorance et à la routine. Dans l'opinion vulgaire, la principale cause de la torpeur séculaire de l'Église russe est sa dépendance du pouvoir civil. L'observateur aboutit souvent à de tout autres conclusions; il découvre que, dans la Russie moderne, la plupart des progrès, la plupart des réformes de l'Église ont été dus à l'initiative de l'État. 11 y a pour cela deux raisons. La première, c'est que l'esprit ecclésiastique est généralement conservateur, stationnaire ; que, pour l'amener à des réformes, il faut le plus souvent des influences extérieures. La seconde c'est que, en Russie, l'initiative est presque toujours partie d'en haut, du trône; c'est que, grâce au contact avec l'Occident, le pouvoir s'est trouvé plus éclairé que la nation. Ce fait historique s'est imposé à l'Église comme à l'État.
Chez un peuple aussi foncièrement religieux, l'Église a le droit de revendiquer sa part dans la grande œuvre du
l. G. Saïuarine, Introduction auoc œuvres de Kliomiakof.
renouvellement national; si elle n'y a pas coopéré davanlag^e, si bien des projets sont restés stériles, bien des mesures mal exécutées, la faute n'en est pas toujours à rÉtat, elle est parfois aux sourdes résistances ou aux répugnances de l'Église. Cette Église, en apparence si dépendante, si docile, a, vis-à-vis du pouvoir, plus de moyens de défense qu'il ne le semble; quand elle n'en a point d'autre, il lui reste la force d'inertie. Dans la société ecclésiastique plus qu'ailleurs, la routine, les traditions, l'esprit de corps font obstacle aux innovations. Le pouvoir ne peut guère agir sur l'Église que par l'Église, par la hiérarchie. Au lieu d'être entravées par l'immixtion de l'État, les réformes ecclésiastiques peuvent aussi l'être par la timidité, par l'incurie ou la faiblesse du pouvoir. Le gouvernement n'aime point à provoquer le déplaisir du Saint-Synode ou le mécontentement du clergé; il redovite surtout de blesser l'ignorante piété du peuple. C'est ainsi qu'a été ajournée plus d'une réforme, comme Témancipalion des raskolniks^ la sécularisation de la justice ou des registres de l'état civil, l'adoption du calendrier grégorien, la suppression de la censure spirituelle. En pareille matière, nous ne saurions trop le répéter, l'autocratie n'est pas omnipotente : les mœurs sont plus fortes que l'autocrate. L'empereur a, si l'on veut, le gouvernement de l'Église; il ne peut l'exercer qu'en en respectant les traditions, et parfois les préventions.