LES COUVENTS DE FEMMES
demeure enfermée dans son couvent; si elle n'est pas strictement cloîtrée, il lui faut, pour sortir, une permission de Tabbesse*.
Par leur défaut de spécialité et leur manque de groupement, les couvents russes des deux sexes ont une naturelle analogie ; par leur composition et leur mode de recrutement, ils présentent un remarquable contraste. Le clergé, qui fournit plus de la moitié des moines, ne donne guère que le demi-quart des religieuses.
La noblesse et les professions libérales apportent aux couvents de femmes un contingent presque aussi élevé que celui des familles sacerdotales. La raison en est simple : pour les filles du clergé, comme povir les autres, le monastère n'est qu'une retraite; pour les fils de popes, c'est une carrière. La plupart des nonnes orthodoxes sortent de la classe des marchands ou des petits bourgeois [mechlchané). Pour y être moins nombreuses qu'en Occident, les femmes du monde ne sont pas rares au couvent. Plus d'une y vient chercher un abri contre le chagrin ou la passion, telle que la pâle religieuse rencontrée par Théophile Gautier à Troïtsa, telle que la Lise de Tourguénef, qui, entre elle et l'homme qu'elle aime, met l'infranchissable barrière du voile. Pour la femme plus encore que pour l'homme, le cloître reste l'hospice des douleurs morales. Tant que son âme aura des générosités que la vie ne sait employer, tant que son cœur aura des blessures dont il ne voudra guérir, les couvents sont assurés de ne pas demeurer vides.
Les monastères de femmes vivent généralement du travail des religieuses ou d'aumônes. Des Sœurs quêteuses voyagent pour recueillir les offrandes des bonnes âmes. Les nonnes n'ayant pas d'église à desservir, les exercices
1. Dans la Rous prîmiUve, les précautions prises vis-à-vis des religieuses étaient telles que^ d'après un récent historien, les aumôniers des monastères de femmes devaient être eunuques (Goloubinsky, Istoriia rousskoï tserkvi, U II, p. 529; L. Léger, Chronique dite de Nestor^ 304).
de piété leur laissent, pour le travail, plus de temps qu'aux religieux de l'autre sexe. Aussi leur vie est-elle moins oisive. Elles se livrent à des trav^aux manuels de toute sorte, et le produit en est parfois mis en vente. Certains couvents sont renommés pour la confection de riches étoffes, de broderies d'or et d'argent et de vêtements d'église. D'autres s'adonnent à diverses fabrications industrielles : ainsi, par exemple, à Arsamas, dans le gouvernement de Nijni-Novgorod, le monastère d'Alexéievsk, dont les ateliers, autrefois décrits par Haxthausen, ont conservé leur vieille réputation*.
S'ils emploient utilement leurs loisirs et leurs revenus, la plupart de ces couvents russes manquent d'un des principaux attraits des nôtres, l'esprit de sacrifice, le dévouement au prochain. Communautés de femmes ou d'hommes, la Russie compte peu de maisons entièrement consacrées au soin des pauvres, des malades, des vieillards, des enfants. Cet admirable génie de la charité, qui, dans l'Église catholique, en France particulièrement, a rajeuni la profession religieuse, l'adaptant merveilleusement à toutes les misères humaines, ce mouvement de fraternité chrétienne, qui est une des plus pures gloires du dixneuvième siècle, n'a encore qu'effleuré l'Église orthodoxe de Russie. Déjà cependant se manifeste chez elle une sorte de pieuse contagion. Les religieuses se sont toujours, dans leur intérieur, occupées d'œuvres de charité. Elles tendent à leur faire une place plus large. Quelques abbesses ont fondé des hôpitaux où les malades sont soignés par la main des épouses du Clirist. Il s'est même formé quelques congrégations spécialement vouées au soin des infirmes et des pauvres. La Russie est fîère d'avoir, elle aussi, ses Sœurs de charité; à l'inverse de ce qui se fait à Paris, Pétersbourg et Moscou cherchent à les substituer
1. Voyez Haxthausen, Studien (édit. de 1847), t. I, p. 313, 323, Cf. V. Bezobrazof, Études sur V économie nationale de la Russie^ t. II, p. 17, 1886.