‹ L'empire des tsars et les Russes 3, La religionChapitre 149 sur 353 · LE CLERGÉ : LE CASUEL · texte numérisé non relu

LE CLERGÉ : LE CASUEL

Pour juger des senlimenls d'un peu[)le à l'égard de ses prêtres, on ne saurait, il est vrai, s'en fier à ses contes ou cl ses proverbes. Monastique ou séculier, le clergé a partout été en butte aux traits de la satire populaire. Ce qui dislingue la raillerie russe, c'est son apreté. En voici un exemple d'après un conte recueilli par Afanasief, Un pope, c'est là chose commune, a refvisé de célébrer les fvinérailles d'une femme pavivre- Le mari, en creusant lui-même la tombe, découvre un trésor; il porte une pièce d'or au prêtre. Aussitôt les prières sont dites; le pasteur, tout changé, assiste au repas mortuaire; il y mange et boit comme trois personnes. La richesse du festin servi par le pauvre homme étonne le curé, il l'interroge, il l'adjure de confesser son péché, ce As-lu tué quelque marchand ? lui dit-il. — J'ai découvert un Irésor répond le moujik. Le pope décide de s'emparer de la trouvaille de son paroissien, en lui faisant peur. D'accord avec sa popesse, il imagine de se déguiser en diable. Pour cela, il s'affuble de la peau d'une chèvre. Le stratagème réussit, le moujik livre son trésor; mais, en le rapportant, le pope s'aperçoit que la peau de chèvre s'est attachée à ses membres*. Cette naïve légende pourrait servir d'allégorie. Comme la peau de chèvre, le renom de cupidité s'est attaché au prêtre; il s'est collé à son front, il le défigure, il fait prendre le ministre de Dieu pour un suppôt du diable. « Avoir des yeux de pope » est une expression proverbiale pour désigner des regards avides.

Les évêques cherchent à modérer la cupidité de leurs prêtres; ils saventau besoin leur donner d'édifiantes leçons. Voici à cet égard un trait que j'ai tout lieu de croire exact. Une pauvre femme était venue Irouver Mgr Dmitri, alors archevêque de Toula, le suppliant de lui avancer deux roubles. Le prélat, dont la charité était légendaire, ne put les trouver sur lui. « Que voulez-vous faire de ces deux

1. Afanasief : Narodnyia Rousskiia Skazki, VU* partie, n*" 45. — Ralston : Russian f'olk-lalcSj ch i.

roubles? demanda -t-il à la femme. — Mon mari est mort, répondit-elle, je voudrais faire dire pour lui les prières de rÉglise, et le prêtre exige deux roubles pour l'enterrement. — Je ne puis vous les prêter aujourd'hui, répliqua Mgr Dmitri ; mais je présiderai moi-même demain aux funérailles de votre défunt. Et il tint parole, à la consternation du pope ainsi mis en cause. Le service funèbre terminé, Tévêque^ au lieu d'adresser un reproche au prêtre, lui tendit de sa main deux roubles, en disant : «Prenez, vous n'êtes pas comme moi.Yous n'avez pas d'appointements, vous n'avez que votre casuel pour vivre. » Cela, en effet, est d'ordinaire exact et explique l'apparente rapacité des malheureux popes.

Le premier souci d'un prêtre, en prenant possession d'une paroisse, est de s'enquérir de la valeur du casuel. II y a quelques années, un jeune pope du diocèse de Volhynie avait été nommé à une cure du district de Rovno. Ayant appris que c'était une paroisse pauvre, il écrivit à l'archevêché pour en solliciter une plus lucrative. L'archevêque, Mgr Palladius, fît droit à la demande du jeune ecclésiastique, mais en môme temps il écrivit en marge de la requête : « Le pétitionnaire sollicite une paroisse de rapport. Pour l'obtenir il faut travailler et s'en montrer digne. Les préoccupations matérielles cadrent mal avec la mission ecclésiastique. Le pétitionnaire ferait peut-être bien de chercher son avantage en dehors du sacerdoce, qui ne paraît pas être sa vocation*. » Je doute que le prêtre en question ait suivi le conseil épiscopal. Pour la plupart des popes, la prêtrise n'est qu'une carrière qu'ils ne se font pas scrupule d'exploiter de levir mieux. Quelques-uns ne craignent même point, pour en augmenter les profits, de violer les lois de l'État ou les canons de l'Église. C'est ainsi qu'il s'en rencontre pour bénir des mariages secrets et calmer,

L La note de l'archevêque^ publiée par le consistoire pour la gouverne du clergé diocésain, fut reproduite par les journaux, notamment par le Kievlianine (cet. 1885).

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