CHAPITRE X
Le clergé blanc (suite). — Situation sociale du clergé, son isolement^ sa dépendance. Coniment il est traité par ses supérieurs. — La famille du poi)e. Sa femme. Ses enfants, ses (ils. Esprit de la caste et tendances des hommes qui en sortent. — Efforts pour relever la situation morale et matérielle du clergé Diminution du nombre des paroisses et des prêtres. Ses inconvénients. Do l'élection des curés. Les curatelles paroissiales. — De remploi du clergé dans l'instruction pu*^lique. l*ourquoi l'on cherche à lui remettre l'enseignement populaire. Les écoles de paroisses. — De la prédication, comment elle était naguère encore peu répandue. Impulsion que lui ont donnée les inquiétudes politiques. Caractères de la prédication russe. — Peut-on supf)rimer la barrière entre le clergé noir et le clergé blanc et ouvrir à ce dernier l'accès de Pépiscopat?
La situation du pope explique le peu de considération et le peu d'influence du clergé. Le respect que le Russe, le moujik ou le marchand, porte à lareligion rejaillit peu sur ses ministres. Il ne se fait i)as faule de se moquer du prêtre qu'il salue du nom de père et dont il baise dévotement la main. Dans son exagération même, celle distinction entre TEglise et le prêlre fait honneur au sens spirituel du peuple: sa religion n'est point si grossière qu'elle lui fasse confondre l'Église avec le pope, ou rendre le Christ responsable des fautes de ses prêlres. Pour le paysan, le pope est une sorte de tchinovnik spirituel, qui, de même que les autres fonctionnaires, prélève des redevances sur le pauvre monde. Il se reproduit, chez le peuple, le même phénomène dans l'ordre religieux que dans l'ordre politique. Les ministres de Dieu ne lui inspirent guère plus de sympathie que les employés du tsar. Sa dévotion filiale au maître ne s'étend pas à ses représentants Sur le paysan, le prêtre a peut-être moins d'empire qu'il n'en possède dans noscam-
pagnes de France où, d'ordinaire, il en a si peu. Rien cepen* danl ne lui intordit d'en acquérir un jour, car, par la religion, le pope est encore le seul qui ait prise sur le moujik.
Sur les hautes classes, le clergé n'a pas Tinfluence que lui donnent ailleurs réducation, les femmes ou la politique. Nulle part l'Église et ses ministres n'occupèrent moins de place dans ce qu'on appelle le monde. Le pope est tenu à distance de la maison seigneuriale et exclu de la société cultivée. Si, dans les campagnes, le propriétaire ouvre parfois sa porte à son curé, c'est pour une fête ou pour une cérémonie, et, d'ordinaire, sans intimité comme sans considération. Ce n'est pas dans les maisons russes qu'on aurait l'idée de réserver la place d'honneur aux ecclésiastiques. Le respect pour la religion s'y allie fort bien avec le dédain de la soutane. «Le prêtre, disait J. de Maistre, est employé comme une machine. On dirait que ses paroles sont une espèce d'opération mécanicjue qui efTace les péchés, comme le savon fait disparaître les souillures matérielles. Môme dans les familles qui se croient religieuses, il en est encore souvent ainsi. On requiert le pope à jour fixe, à peu près comme le blanchisscui , a dit M. E.M. de Yogûé^; ses offices payés, on se croit quitte envers lui. Les hautes classes n'ont pas, pour le clergé, plus de respect ou de sympathie que le peuple, et elles ne sentent pas encore le besoin de lui en témoigner pour relever la religion aux yeux du peuple.
Tenu à l'écart par les classes civilisées qui diffèrent de lui par leur éducation, leurs manières, leurs idées; plus voisin du peuple par son genre de vie, mais déjà trop supérieur aux moujiks pour se rabaisser sans souffrances à leuf niveau, le pope russe, le pope rural surtout, est isolé enti e deux mondes, l'un au-dessus, l'autre au-dessous de lui, et se sent presque également étranger à l'un et à l'autre. Cet isolement social borne son horizon intellectuel.