CARACTERES DE LA PRÉDICATION RUSSE
finée dans les hautes régions ecclésiastiques. Chez le clergé noir, parmi les archimandrites et les évôques, l'éloquence était un moyen de distinction et un titre à Favancement. Aussi les principaux orateurs sacrés de la Russie ont-ils été des prélats. Quelques-uns ont laissé une grande renommée : ainsi Mgr Philarèle de Moscou, et Mgr Innocent de Kherson, comparés en leur temps aux Lacordaire et aux Ravignan. Celte éloquence épiscopale excellait surlout dans le panégyrique; c'est encore le genre national. La raison en est aux institutions. La chaire chrétienne semblait autant s'inspirer de Pline le Jeune vis-à-vis de Trajan que de saint Ambroise ou de saint Ghrysostome en face des empereurs. La solennité en avait quelque chose d'officiel. L'éloge du prince et du pouvoir y tenait une grande place. La flatterie y mêlait les hyperboles orientales et les raffinements byzantins au ton patriarcal et biblique cher aux Russes. L'adulation s'y montrait parfois tellement outrée qu'Alexandre P"^ se crut obligé d'interdire par oukaze « qu'on appliquât dans les sermons, à Sa Majesté Impériale, des louanges qui n'appartiennent qu'à Dieu* ». Quelques orateurs, Philarèle par exemple, ont cependant laissé voir, devant le tsar, le môme genre de courage que Bossuet ou Massillon devant Louis XIV.
Évêques et archevêques ont, vis-à-vis des prédicateurs du bas clergé, un immense avantage; ils n'ont pas à compter avec la censure. Naguère encore, d'après les règlements édictés sous Nicolas I^^ les sermons composés par de simples prêtres devaient être soumis à l'approbation de leurs supérieurs ou à la censure ecclésiasti(|ue. On conçoit ce qu'une pareille obligation avait de peu encourageant pour de pauvres popes, d'ordinaire peu versés dans l'art d'écrire. En des discours ainsi travaillés à la lampe, il leur était du reste malaisé de parler au paysan la langue du peuple. Aussi le métropolile Platon avait eu beau ordonner aux
1. Oukaze d'octobre 1817. Tondini : Le Règlement spirituel de Pierre le Grand, p. 199. . .
prclres ayant achevé leurs éludes de prononcer chaque mois un sermon de leur composition, la pratique n'avait pu s'en clablir. La censure ecclésiastique s'est aujourd'hui relâchée de ses prétentions; la langue du pope a élé déliée. Les pessimistes disent qu'on n'a pas toujours à s'en féliciter. Il est des prêtres qui ne savent pas peser leurs paroles. C'est ainsi qu'en 1884 un curé du diocèse de Tver (village de Vernovo) s'était fait accuser d'avoir, dans un sermon, excilé les paysans contre les propriétaires.
La prédication a-l-elle pris, dans les dernières années, un essor inattendu, la cause en est aux événements profanes. Ici encore, le clergé a cédé à Timpulsion du dehors. L'Église (on pourrait presque aussi bien dire l'État) s'est-elle efforcée de rendre au peuple le sermon évangélique, c'est dans un intérêt politique presque autant que dans un intérêt religieux. La chaire, de même que l'école, a paru un moyen d'agir sur le peuple. Pour la guerre contre les doctrines subversives, on a enrôlé l'éloquence chrétienne. Le pope a été appelé à l'aide du gendarme. Au sourd apostolat des propagandistes révolutionnaires, on a tenté d'opposer la parole de Dieu. Les conspirations ont remis en honneur la prédication.
Le principal souci des pasteurs russes, de ceux, notamment, qui portent la houlette épiscopale, est de prémunir leur troupeau contre les pièges du loup « nihiliste Cette préoccupation est d'autant plus naturelle qu'en combattant les ennemis de l'État, ils ont conscience de combatire les adversaires de l'Église. Le gouvernement ne saurait reprocher au clergé, au haut clergé du moins, son inaction. Le haut-procureur a tout lieu d'être satisfait du zèle des évêques. La plupart ont en personne conduit leurs prêtres à la défense de l'autocratie. Les prélats orthodoxe s ont, comme l'évêque de Viatka, invité le clergé à inculquer à ses ouailles de « bons principes religieux et politiques ». Les mandements et les discours épiscopaux ont élé remplis de dissertations politico-sociales, et les simples