‹ L'empire des tsars et les Russes 3, La religionChapitre 175 sur 353 · LE RASKOL OU SCHISME · texte numérisé non relu

LE RASKOL OU SCHISME

rOrient moscovite se distingue le plus nettement de rOccident.

Qu'on ne s'étonne pas de nous voir réclamer Tattenlion pour de bizarres et rustiques hérésies. Ce n'est pas qu'à ces sectes illettrées nous prétendions attribuer une importance ou un avenir sans proportion avec leur valeur morale ou leur force numérique. Si nous insistons sur cette face obscure delà vie nationale, c'est qu'à nos yeux c'est le côté par lequel le Russe du peuple, si différent du Russe que connaît l'Europe, se laisse le plus facilement pénétrer. C'est presque toujours par les dehors, par les institutions et les lois, par la haute littérature et la haute société, c'est-à-dire par le dessus, par la surface, qu'on envisage l'empire du Nord. L'étude des sectes populaires nous permet d'atteindre le peuple russe par le dedans, par le fond et en quelque sorte par le dessous.

Comme les rivières selon le sol qu'elles traversent, les religions, en passant par des populations différentes, prennent aisément des teintes diverses. Le raskol est le christianisme byzantin au sortir des couches inférieures du peuple russe. Dans les eaux troubles et bourbeuses des sectes moscovites, il est possible de signaler des infiltrations étrangères, parfois protestantes et parfois juives, plus souvent gnostiques ou païennes. Par son principe, comme par ses tendances, le raskol n'en diffère pas moins de toutes les religions ou confessions du dehors ; il reste essentiellement original, foncièrement national. Il est si bien russe que, en dehors de la Russie, il n'a nulle part fait de prosélytes, et que, en dedans même de l'empire, il n'a guère d'adeptes que parmi les populations grandes-russiennes, moscovites, les plus russes de la Russie. Il est si bien spontané que, à travers toutes ses phases, il suffît à s'expliquer lui-même; enfermé dans un continent isolé, comme en un vase clos, il n'eût rien changé à sa marche. Le plus national de tous les mouvements religieux sortis du christianisme, le raskol est en même

temps le plus exclusivement populaire. Ce n'est ni dans les écoles ni dans le clergé, c'est dans Vizba du moujik, dans le comptoir du marchand qu'il a grandi; c'est là qu'il reste confiné. A ce titre, d'ignorantes hérésies ont, pour le politique et le philosophe, un intérêt supérieur à l'intérêt des doctrines. L'attention que ne leur saurait valoir leur pauvre théologie, ces sectes de paysans, hier encore serfs, la méritent comme symptôme d'un état mental, d'un état social dont rien, en Occident, ne saurait plus donner l'idée.

Le raskoly c'est-à-dire le schisme^ n'est ni une secte ni môme un groupe de sectes; c'est un ensemble de doctrines ou d'hérésies souvent différentes et opposées, n'ayant entre elles d'autre lien qu'un point de départ commun et un commun antagonisme avec l'Église orthodoxe officielle. A cet égard, le raskol n'a d'autre analogue que le protestantisme. Inférieur à ce dernier par le nombre et par l'instruction de ses adeptes, il l'égale presque par l'abondance et l'originalité de ses formes ; là, du reste, s'arrête la ressemblance. Dans leur révolte contre leur mère, le protestantisme germanique et le raskol russe gardent chacun la marque de leur origine et comme l'empreinte de l'Église dont ils sont sortis, du monde qui les a produits. En Europe, la plupart des sectes modernes sont nées de l'amour de la spéculation et du goût de la critique, de l'esprit d'investigation et de liberté; en Russie, elles sont issues de l'entêtement de l'ignorance et de l'esprit de révérence. En Occident, le principe des déchirements religieux est la prédominance du sentiment intérieur sur les formes et les dehors de la religion ; en Russie, c'est le culte des formes extérieures, du cérémonial et du rituel. Les deux mouvements sont, pour ainsi dire, en sens inverse, au rebovirs l'un de l'autre, ce qui ne les a pas toujours empêchés d'aboutir au même point. C'est qu'une fois affranchi de l'autorité traditionnelle qui maintenait l'unité de la doctrine, le raskol^ pas plus que le protestantisme, n'a pu

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