‹ L'empire des tsars et les Russes 3, La religionChapitre 253 sur 353 · LES SAUTEURS : RITES LICENCIEUX · texte numérisé non relu

LES SAUTEURS : RITES LICENCIEUX

nage de la capitale; les paysans russes de l'intérieur n'ont fait que se l'approprier. Les sauteurs ont élé signalés, pour la première fois, sous le règne d'Alexandre l^^; c'était une variété de kklystij; ils n'en différaient guère que par le mode de leurs mouvements.

Au lieu de tourner en rond, les skaJwuny sautaient : d'où leur nom de sauteurs. Eux aussi se réunissaient de nuit et en secret, l'hiver, dans une cabane écartée, l'été, au fond des bois. Le chef de la communauté entonnait un cantique d'une voix lente; il pressait peu à peu la mesure, accélérant toujours le rythme. Tout à coup il commençait à sauter, et les assistants l'imitaient en chantant. Les sauts et les chants devenaient de plus en plus rapides; l'enthousiasme s'exprimait par des cris de plus en plus foris et des bonds de plus en plus hauts. L'heure des révélations arrivait au milieu de ces transports. Le trait particulier de ce singulier office, c'est qu'il s'accomplissait par couples d'hommes et de femmes, qui d'ordinaire s'étaient d'avance engagés pour la danse sacrée. Dans les réunions des skakouny des environs de Pétersbourg, lorsque Texaltation était à son comble, l'officiant déclarait qu'il entendait la voix des anges. Les sauts s'arrêtaient, les lumières s'éteignaient, les couples se livraient dans les ténèbres aux douceurs de Tcc amour en Christ Dans ces assemblées, tous les sentiments, tous les appétits, passaient pour inspirés, et leur satisfaction pour légitime. L'inceste n'était point regardé comme un péché, tous les fidèles, au dire des sectaires, étant frères en Christ. A leurs yeux, l'amour ayant un principe surnaturel, c'était un acte de religion que d'y obéir. Aussi regardaient-ils le mariage comme une impiété, et ne se laissaient-ils marier qu'afin de se dissimuler. Pour justifier leurs maximes, ils alléguaient les plus scabreuses histoires de la Bible, les filles de Loth, le harem de Salomon. A côté de ces pratiques immondes, les sectaires russes ou finnois des environs de Pétersbourg avaient des rites repoussants et abjects. Telle la commu-

nion, qui consistait dans un rapprochement avec le chef de la communauté, regardé comme un Christ vivant. A ses disciples, cet impudent prophète donnait à baiser sa main ou ses pieds^ aux plus fervents sa langue. Comme les khlysty^ ces sectaires se distinguaient du reste par leur sobriété; un zélé sauteur se reconnaissait à sa pâleur*.

Les eiForts du clergé et de la police ne purent empêcher les skakou7iy de pénétrer dans l'intérieur de l'empire, où ils devaient se confondre avec les khlysty. Les sauteurs des districts de Pétersbourg et de Peterhof avaient été dispersés, les hommes emprisonnés, les femmes mises dans des maisons de correction. Au bout de quelques années, on découvrit des communautés de sauteurs dans les gouvernements de Kostroma et de Riazan, de Smolensk et de Samara, au nord et au sud, à l'ouest et à l'est de Moscou. Chez les skakouny de Riazan, la licence avait revêtu une forme plus solennelle et plus mystérieuse. Après que la danse habituelle avait été célébrée par un groupe choisi d'adeptes des deux sexes, une femme, parée du titre de mère de Dieu, appelait les jeunes filles à jouir de l'amour du Christ, représenté par un paysan. Parodiant la parabole des vierges sages et des vierges folles, la sainte entremetteuse convoquait en cantiques rimés l'assistance à une sorte de communion charnelle. « Approchez, ô fiancées, voici venir l'époux qui vous accueillera avec amour. Ne vous laissez pas aller au sommeil, ne fermez pas l'œil, ô jeunes filles, tenez vos lampes allumées. » Et pendant ce

L Sbornik prav. svéd. o rask., t. H, p. 85. Il se peut qu'ainsi que les khlysty les skakouny aienl été parfois calomniés et qu'ils n'aient été qu'une variété de quakers. Sous le règne d'Alexandre I***^ leurs réunions ayant été interdites par la police à la requête des pasteurs luthériens, dont les ouailles formaient le gros de la secle, les sauteurs réclamèrent. « Notre service, disaient-ils dans une pétition au ministre des cultes, consiste en chants sacrés et en lectures de la Bible accompagnés de baisers d'amour fraternel et de marques de charité chrétienne, en discours pieux proférés par les dilTérents prédicateurs qu'une inspiration soudaine fait lever au milieu de l'assemblée, enfin en prières avec tremblement de corps^ génuflexions et prosternations^ avec pleurs, soupirs ou invocations ^ selon les sentiments provoqués par la parole du prédicateur* >

Page 1