LES KHLYSTY : RITES LICENCIEUX
c'est, semble-t-il, qu'après leur radénié^ qui dure parfois des nuits, frères et sœurs, épuisés par leurs danses ou leurs flagellations, se couchent et dorment ensemble. Celte habitude a dû être mal interprétée; elle prêtait du reste à des abus qui ont pu dénaturer le caractère de ces nocturnes assemblées, d'autant que la fustigation avec « de saintes orties », comme disent les khlystijj n'a pas été seulement employée pour dompter la chair et provoquer l'extase. De ce que les accusations adressées aux flagellants paraissent le plus souvent peu méritées, il ne suit point qu'elles ne l'aient jamais été. La dévotion, on pourrait dire l'adoration d'un khlyst pour ses christs et ses prophètes est telle, qu'il se croit obligé d'obéir à toutes leurs paroles comme à des inspirations de l'Esprit, alors même que leurs commandements sembleraient contraires à la morale vulgaire. Chez quelques communautés de kklysty^ de même que chez les errants^ l'ascétisme théorique a pu faire place à une sorte de religieuse luxure. Dans leur dédain du corps, qu'avec leurs notions manichéennes ils regardent souvent comme une création de Satan, certains de ces grossiers mystiques ont pu se persuader que l'âme, faite par Dieu et à son image, ne saurait être souillée par les souillures du corps. Pour d'autres, le péché de la chair a pu être un moyen de dompter l'orgueil de l'esprit, car il est plusieurs sentiers pour mener du mysticisme à des maximes ou à des rites impurs. Aussi ne saurait-on s'étonner si, dans les secrètes assemblées des khlysty du peuple ou du monde, les chastes noms de charité et de dilection chrétienne ont parfois, comme chez d'anciens gnostiques, couvert d'indécentes pratiques et de profanes amours.
Les c< embrassements fraternels et les baisers angéliques » ont pu ça et là prendre place dans le rituel. La communion des sexes a pu compléter la communion des âmes, et l'holocauste de la chair achever le sacrifice spirituel. Selon les dépositions recueillies par le Saint-Synode
au dix-huilième siècle, certaines communautés de khhjsty avaient pour coutume de clore les rondes sacrées par un souper en commun; et, ces agapes terminées, les frères et les sœurs s'abandonnaient librement aux délices de r ce amour en Christ ». De semblables pratiques ont élé imputées aux khlysty civilisés du palais Michel et aux staritses ou bélitses (religieuses ou novices) des couvents Ivanovsky et Dévilchy, aussi bien qu'aux rustiques adorateurs d'Ivan Souslof. L'homme, et encore plus la femme, est un être d'une complexité étrange, et, comme dit Pascal, qui fait l'ange fait la bête- Aux natures primitives, aux sens novices, les mystères inconnus de la volupté peuvent inspirer une sorte de terreur religieuse et comme un fascinant vertige. Il est des vierges qui s'y livrent avec d'autant plus de frénésie qu'elles les redoutaient davantage. L'attrait du sexe exerce sur certains tempéraments une obsession dont ils ne se délivrent qu'en y cédant; tandis que, par une sorle de perversion intellectuelle, des natures raffinées ou blasées prennent plaisir à mêler l'érotisme au mysticisme, se délectant à aiguiser et à rehausser, l'un par l'aulre, le délire des sens et l'ivresse du surnaturel. Chez quelques illuminés, la débauche en commun a même pu être employée comme un procédé ascétique, un moyen d'abattre le corps en le rassasiant; la volupté a pu servir au môme but que la mortification, et, elle aussi, devenir le prélude de l'inspiration ou de l'extase.
Une secte voisine, pour ne pas dire une branche de la khlystovstchine^ la communauté des skakouny ou sauteurs^ offrait un exemple de cet impudique mysticisme. C'est aux environs de Pélersbourg que les skakouny firent leur appa rition; c'est par la nouvelle capitale, par cette fenêtre ouverte sur l'Europe, que semble avoir pénétré en Russie cette nouvelle folie. La secte paraît d'origine étrangère, occidentale; elle s'est d'abord montrée au milieu des populations finnoises, des populations protestantes du voisi-