CHAPITRE VIII
Sectes mystiques : les blanches-colombes^ eunuques ou skoptsy, — De la mutilation comme moyen d'ascétisme. Le baptême du feu. Mutilation des deux sexes. Skoptsy mariés. Comment se recrute la secte. Ses moyens de propagande. — Dogmes et histoire des skoptsy. Leur parenté avec les khlysty. Leur Christ du dix-huitième siècle. Leur organisation par loges ou 7iefs. Leur millènarisme. Pierre 111 et Napoléon messies des eunuques. — Professions favorites des skoptsy. Leur goût pour Tor, leurs richesses. Avantage d'avoir des eunuques pour caissiers. — Lois contre les skoptsy. Leurs procès. Skoptsy spirituels.
Des mystiques comme les khlysty^ des illuminés aux doctrines ascétiques ou sensuelles, érigeant Tinspiralion en règle de la foi, se sont montrés de tout temps, chez les peuples où l'imagination religieuse a conservé sa première puissance. Une secte qui de la plus dégradante pratique de l'esclavage et des harems d'Orient fait un système religieux, une secte qui convertit la castration de l'homme en obligation morale, ne s'est peut-être vue'qu'en Russie. Il est facile de trouver aux skoptsy des ancêtres spirituels dans le paganisme ou même dans le christianisme, depuis les prêtres de Cybèle ou d'Atys, qui semblent ne s'être mutilés que par symbolisme religieux, jusqu'au savant Origène qui, dans la mutilation du corps, cherchait la paix de l'esprit, La pensée du grand docteur de TÉglise est une de celles qui inspirent ses imitateurs russes; elle n'est point la seule. L'émasculation est une forme d'ascétisme; c'est la plus radicale des macérations, la plus cfYeclive des pénitences. Dans leur haine contre les sens et la chair, les skoptsy retranchent par le fer le siège de la tentation. A leurs yeux, le meilleur moyen d'arriver à
rextase ou au don de prophétie, c'est de rendre Tesprit libre du corps en anéantissant les appétits corporels. Pour s'unir à Dieu, rhomme doit devenir semblable aux anges, il doit abdiquer tout sexe. Ces rêveries de sectaires frénétiques, les skoptsy les ont poétiquement développées dans leurs hymnes et leurs vers. Par allusion à cette pureté idéale, ils se donnent à eux-mêmes le nom symbolique de blanches-colombes {bélyie goloubi). Ils se vantent, dans leurs cantiques, d'être plus blancs que la neige. Ils sont les purs, les saints qui traversent sans se souiller ce monde de péché, les vierges qui, dans l'Apocalypse, suivent partout l'Agneau.
Des étrangers ont été tentés de voir, dans la doctrine de ces ennemis de la génération, le terme logique du pessimisme. Rien de plus juste en apparence : la vie étant mauvaise, il faut en tarir la source; la génération étant la grande coupable, il faut en retrancher les organes. Tel ne semble pas cependant le point de vue des skoptsy russes. S'ils suppriment en eux la faculté reproductrice, ce n'est pas que leur main ait soulevé le voile trompeur de la Maya, ce n'est pas que leur volonté se soit détachée de la vie et qu'ils se refusent à être complices des pièges de la nature. Leur frigide chasteté d'eunuques n'est point le premier pas dans « la voie de la négation à l'existence ». ils n'ont rien de Schopenhauer ou du Bouddha; ils sont moins pessimistes que mystiques. Ils n'ont pas en vue la fin de l'espèce, mais la perfection de l'individu et la glorification de Dieu. Il ne professent point que la vie est mauvaise et ne cherchent pas à s'affranchir du mal de l'être. Leurs visées sont moins philosophiques que théologiques; elles ne sortent pas du cercle d'idées communes aux sectes russes.
En touchant au mariage et à la génération, l'esprit de secte a provoqué en Russie les égarements les plus contraires. Il a suscité, d'un côté, l'impudent libertinage de certains sans-prêtres et l'impudique <c amour en Christ »