SECTES RATIONALISTES
qu'il doit être surlout spirituel. Certains d'entre eux, il est vrai, s'abstiennent de porc, de poisson saiis écailles et des mets proliibés par l'Ancien Testament; niais ils cherchent à expliquer cette abstinence par Tliygiène.
Au milieu du peuple russe, en général si respectueux de toutes les observances, molokanes ou doukhobortses se dislinguent par le dédain des formes tradilionnelles du culte. Ces réformés russes se donnent le nom de « chrétiens spirituels » : ils repoussent, comme une sorte de matérialisme et d'idolâtrie, la plupart des pratiques extérieures, des cérémonies, des sacrements. Ces athlètes de V esprit ei ces buveurs de lait personnifient la réaction de la raison et de la conscience contre le formalisme orthodoxe ou starovère. L'excès du ritualisme, dans le raskol ou dans l'Église, mène à la négation du rituel; les disputes sur les cérémonies conduisent au rejet du cérémonial, devenu un principe de discussions et de sectes. « Les raskolniks^ disait un de ces contempteurs de la forme, vont au billot pour le signe de croix à deux doigts; quant à nous, nous ne nous signons ni avec deux ni avec trois doigts, mais nous cherchons à mieux connaître Dieu. » Comme la gauche du raskol^ comme la bezpopovstchiney le doukho" bortse et le r)%olokane ne reconnaissent point de sacerdoce, mais ce n'est plus parce que l'Église a perdu le pouvoir sacerdotal, c'est parce que la véritable Église n'a pas besoin de clergé. « Il n'y a pas d'autre pontife, pas d'autre maître de la foi que le Christ, disent les molokanes^. Nous sommes tous prêtres. » La même idée se rencontre chez nombre de bezpopovtsy qui prétendent, eux aussi, être revenus au sacerdoce primitif, « au sacerdoce de Melchisédec ». Pour présider à leurs réunions les molokanes se contentent d'ordinaire d'un ancien ou presbyter qui n'a aucun caractère
laiteuse [Molotchna), et sur les bords de laquelle furent établies quelques colonies de molokanes.
1. Vero'ïspovedanié Douk/iovnykh Kfirislian obyknovenno nazyvaemykU Molokanamiy Genève, 1865, p. 99-102.
sacerdotal, aucun pouvoir sur la communauté, pas même un costume particulier durant Torfice divin.
Dieu est esprit et veut être adoré en esprit et en vérité. Telle est la maxime fondamentale de ces chrétiens spirituels. Cette maxime, ils l'appliquent avec la logique du paysan russe. Dieu est esprit, dit le rigide molokane^ et c'est en esprit que le ctirétien se prosterne devant lui. Dieu est esprit, et toute image n'est qu'une idole. Aux exhortateurs officiels qui leur présentaient Timage du Christ, les paysans doukhobortses de la Nouvelle-Russie répondaient : a Ce n'est pas là le Sauveur, ce n'est qu'une planche peinte. Nous croyons au Christ, non à un Christ de cuivre, d'or ou d'argent, mais au Christ de Dieu, Sauveur du monde Rien de plus simple que le culte de l'une ou l'autre secte. Les molokanes n'ont ni églises ni chapelles; Dieu, selon eux, n'a d'autre temple que le cœur de l'homme. Le templmn Dei eslis de saint Paul, ils le prennent à la lettre. Une église, disent-ils, n'est pas faite de poutres, mais de côtes : nev hrevnakh tserkov a v rebrakh^ donnant à entendre que c'est la poitrine du chrétien et non un édifice fait de main d'homme. Pour leur office, ils se réunissent dans une de leurs maisons : le Pater ^ la lecture de l'Écriture, le chant dos psaumes, constituent tout le service divin de ces paysans.
La mystique échelle de grâces et de sacrements dressée par l'Église entre la terre et le ciel, le molokane la rejette avec dédain, prétendant s'élever à Dieu par ses propres forces. Il supprime les sacrements ou ne les entend que d'une manière allégorique. Selon lui, le baptême de l'eau est sans vertu : ce qu'il faut au chrétien, ce n'est pas l'eau matérielle, mais l'eau vivante, la parole divine. La pénitence consiste dans le repentir; le chrétien spirituel se confesse à Dieu ou à ses frères, selon le précepte de saint Paul. La vraie communion du corps et du sang du Christ, c'est la lecture et la méditation de sa parole. S'ils mangent le pain en commun, en souvenir du Sauveur, les buveurs de lait ne voient là aucun mystère. De même, ce
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qui, pour eux, fait le mariage, ce n'est pas la cérémonie, mais Tamour et le bon accord des époux. Pour leurs noces, ils se contentent de la bénédiction de leurs parents.
Le culte des doukhoborlses et des molokanes est facile à connaître; Torigine et la théologie des deux sectes sont obscures. Ces réformés russes semblent procéder indirectement de la réforme de Luther et de Calvin. Les étrangers si nombreux en Russie, depuis et même avant Pierre le Grand, y apportaient, pour ainsi dire, des semences d'hérésies à la semelle de leurs chaussures. Aux sectes rationalistes nées dans le sud-ouest de Tempire, aux confins de l'Europe, on s'est complu à chercher des antécédents russes ou slaves. Les molokanes^ qui prétendent avoir conservé ou retrouvé la primitive doctrine du Christ, font remonter leur origine en Russie jusqu'aux Rurikovitch. Selon quelques historiens, ils auraient pour ancêtres les hérétiques ou libres-penseurs moscovites du seizième siècle, notamment Bachkine, condamné à Moscou en 1555 ^ Ce n'est toutefois qu'au dix-huitième siècle que les tendances protestantes prirent corps dans les deux sectes jumelles des doukhobortses et des molokanes. Parmi leurs précurseurs, on cite un médecin du nom de Dmitri Tvéritinof, poursuivi en 1714 pour avoir prêché le calvinisme. Le premier apôtre des athlètes de Vesprit semble un ancien soldat ou sous-officier, probablement étranger d'origine, peut-être un prisonnier allemand, qu'on rencontre, vers 1740, dans un village des Slobodes de l'Ukraine. Il y trouva pour disciples des Russes du nom de Kolesnikof qui répandirent sa doctrine parmi leurs compatriotes. L'Ukraine, alors parcourue par des exilés et des sectaires de toute sorte, russes ou polonais, était un pays favorable à l'éclosion des sectes. L'enseignement des doukhoborlses d'Ekatérinoslaf aurait été résumé, dès 1791, dans une profession de foi attribuée à l'écri-
1. Kostomarof, Otetch. Zapiskiy mars 1869. Novitsky, Doxikhobortsy, ikh istoriiai vévooutchenié, Kief (2« édit. 1882). Cf. Vestnik Evropy : Rousskié Ratbionalishj (février 1881).
vain ukrainien Sicorovoda, dont les écrits moraux et religieux auraient exercé une grande influence sur ce les chrétiens spirituels ». De l'Ukraine, la nouvelle doctrine était passée dans la région de Tambof, où elle fut propagée par un prophète nommé Pobirokhine. C'était, paraît-il, un homme impérieux, violent^ à la fois mystique et fanatique, qui gouvernait ses adhérents en despote. Son gendre ou beau-frère [ziat) Ouklein, un tailleur de pierre, entra en lutte avec lui et forma une communauté dissidente d'où proviendraient les molokanes de Tambof. CetOukIein, poussant la doctrine dans le sens du rationalisme, en élimina les éléments mystiques. Avant la fin du dix-huitième siècle, les molokanes avaient pénétré jusqu'au Volga et à Moscou.
Ces nouveautés n'échappèrent pas à l'attention du clergé et du gouvernement. Le nom de molokanes se rencontre dans un rapport du Saint-Synode, dès 1765. Paul I^' persécuta ces réformés russes, pour des motifs plutôt politiques que religieux, leur radicalisme théologique les ayant amenés à une sorte de radicalisme politique. Alexandre se montra plus tolérant envers eux, après avoir fait faire une enquête dans leurs villages par les sénateurs Lopoukhine et Méletsky. Les sectaires qui, sous Paul P% avaient été en partie exilés en Sibérie, demandèrent à être réunis dans une contrée nouvelle. On leur assigna des terres, vers 1800, sur les bords de la Molotchna, dans les environs de Méh'lopol, au nord de la nier d'Azof. Les doukhob crises formèrent là une sorte de république agricole, sous la direction de Kapoustine, un ancien caporal qui devint leur législateur et les gouverna avec ce génie pratique si commun chez les sectaires russes. A côté des athlètes de Vesprit furent colonisés des molokanes qui se constituèrent en communauté distincte. Les adhérents des deux sectes sœurs vécurent là en paix un demi-siècle, dans le voisinage de Talars musulmans et de colons allemands anabaptistes, dont les doctrines ont pu réagir sur les leurs. Cet Israël des steppes reçut plusieurs visites, entre autres celle de l'empereur Alexandre
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attiré vers la Molotchna par son penchant pour rilluminisme. En 1817 ou 1818, des quakers d'An^^leterre eurent la curiosité de faire connaissance avec ces frères de TA/of qu'on leur avait représentés comme des coreligionnaires. Ils se réjouirent d'avoir découvert en Russie une nouvelle Pensylvanie et discutèrent par interprèles avec les principaux doukhoborlses^ s'émerveillant de leur connaissance de rÉcrilure et s'eflrayant de la hardiesse de leurs spéculations*. Une vingtaine d'années plus lard, en 1843, les bords de la Molotchna furent visités par Haxlhausen; mais déjà la plupart des doiikhobortses en avaient été expulsés. La mort deKapoustine, leur législateur, les avait livrés àTanarchie, et en 1841 le tsar Nicolas P** avait donné Tordre de transporter au Caucase tous les hérétiques qui ne voudraient pas rentrer dans le giron de Torthodoxie. Près de 8000 sectaires des deux dénominations durent ainsi émigrer dans la Transcaucasie. Ils y ont fondé des villages aujourd'hui encore prospères. Quelques groupes de ces exilés ont poussé jusque dans les dernières conquêtes du tsar. Sur le territoire de Batoum et de Kars on en comptait en 1888 plusieurs milliers, vivant de culture etde jardinage. Comme tant d'autres sectaires, ces chrétiens spirituels ont été, eux aussi, les pionniers de la colonisation russe-
Les athlètes de Vesprit et les buveurs de lait diffèrent par plusieurs points de leur doctrine. La première secte, aujourd'hui la moins importante pour le nombre, est la plus originale par ses croyances. Son rationalisme est tout imprégné de mysticisme. Entre les doukhobortses modernes et les bogomiles du moyen âge, on a cru retrouver plus d'un trait de ressemblance. Des Russes, jaloux de ne rien devoir à l'Occident, ont même imaginé de secrètes infiltrations de Thérésie bulgare à l'hérésie russe. L'enseignement des doukhobortses semble, malgré ses obscurités, un des plus hardis efforts de la pensée populaire, A de pareilles
1- Voir The Quakers par Cuningham, Edimbourg^ 1868. Lîvanof; Raskolrniki i Ostrojnikiy t. II. Haxthausen, Sludien^ t. I, p. 412,
sectes de paysans souvent illettrés, on ne saurait malheureusement demander une théologie bien arrêtée*.
Tandis qu'ainsi que les protestants, le molokane prétend fonder la religion sur la Bible, le doukhoborlse n'accorde aux saints livres qu'un rôle secondaire. 11 fait une large part à la tradition, appelant riiomme le livre vivant, par opposition à l'Écriture composée de lettres mortes. Le Christ, dit-il, a tout le premier préféré la parole à la plume. La grande originalité des doukhobortses^ c'est la croyance à la révélation intérieure. Suivant eux, le Yerbe divin parle en chaque homme, et cette parole intérieure est le Christ éternel. Ils rejettent la plupart des dogmes ou ils les entendent d'une manière symbolique : ainsi de l'incarnation, de la rédemption, de la Trinité. D'ignorants paysans interprètent les mystères d'une façon analogue à celle des hégéliens; l'incarnation, affirment-ils, se reproduit dans la vie de chaque fidèle : le Christ vit, enseigne, souffre, ressuscite dans le chrétien. Ils nient le péché originel, soutenant que chacun ne répond que de ses fautes. S'ils admettent une tache primitive, ils la font remonter à la chute des âmes avant la création du monde, car, dans leur cosmogonie à demi gnostique, ils croient à la préexistence de l'àmc. Cette croyance leur a fait attribuer des pratiques aussi barbares que logiques. Gomme Haxthausen remarquait la vigueur des doukhobortses de la Molotchna : « il n'y a rien là d'étonnant, lui dit son guide, ces athlètes de l'esprit mettent à mort les enfants débiles ou contrefaits, sous prétexte
1. Une anecdote montre à quel point les doctrines de semblables hérésies peuvent longtemps rester indécises. Un professeur de Tacadémie ecclésiastique (le Kief, du nom de Novitsky, a^ant entrepris d'exposer les doctrines des doukhobortses^ dont lui-même n'avait^ comme tout le monde, qu'une vague connaissance, eut la surprise de recevoir les reinercîments des sectaires. Le livre du critique orthodoxe fut acheté par les hérétiques, comme pour leur tenir lieu de catéchisme ou de règle de foi, si bien que le prix de cet opuscule s'éleva au-dessus de 50 roubles, et que le mallicur eux auteur en devint r[uclquc peu suspect. L'ouvrage de Novitsky a été réimi rimé en 1882. Quant aux molokanes, on a publié à Genève, en leur nom, une profession de foi qui montre une sérieuse connaissance des Écritures.
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que Tâme, image de Dieu, ne doit habiter qu'un corps sain.
Gerlains de ces paysans ont poussé leurs spécvilations jusqu'à ne plus reconnaître à Dieu qu'une existence subjective et à ridcnlifier à Thomme. Dieu, disent-ils, est esprit, il est en nous, nous sommes Dieu. De môme que les khhjsti/y les doiikhobortses s'inclinent dans leurs réunions les uns devant les autres, prétendant adorer la forme vivante de Dieu, Thomme. Le pro[)liète Pobirokhine, un de leurs chefs du dix-huitième siècle, aurait enseigné que Dieu n'existe point par lui-même et qu'il est inséparable de l'homme- C'est aux justes, en quelque sorte, de le faire vivre. Ces moujiks prononcent ainsi, à leur manière, le fîat Deus de certains de nos philosophes. Dieu est l'homme, aiment à répéter les doukhoborlses] la Trinilé divine, c'est la mémoire, la raison, la volonté. D'accord avec celle conception, ils nient la vie éternelle, le paradis et l'enfer. Le paradis doit se réaliser sur cette terre; il n'y a pas de différence essentielle entre la vie actuelle et la vie future. L'âme humaine, au lieu de passer après la mort dans un autre monde, s'unit à un nouveau corps humain pour mener sur la terre une vie nouvelle. Les doiikhobortses finissent ainsi par sortir du Christianisme. Pour eux, le Christ n'est qu'un homme vertueux. « Jésus est fîls de Dieu dans le sens où nous nous appelons nous-mêmes fils de Dieu; nos vieillards, disent-ils, en savent plus que lui. 5> Leur notion de l'Église est conforme à leur théologie. Suivant eux, l'Église est la réunion de tous ceux qui marchent dans la lumière et la justice, à quelque religion, à quelque nation qu'ils appartiennent, chrétiens, juifs ou musulmans.
Une pareille doctrine, dans un pareil milieu, ne pouvait recruter beaucoup d'adhérents. Aussi les doukhobortses n'ont-ils jamais été bien nombreux. Il en existe à peine quelques milliers aujourd'hui, tandis que les molokanes se comptent par centaines de mille. L'enseignement des
athlètes de V esprit élait trop abstrait pour faire beaucoup de conquêtes dans un peuple grossier. Le Christianisme spirituel ne pouvait guère se répandre chez le moujik que sous une forme plus accessible* De là le succès des buveurs de lait. Chez eux Tidéalisme mystique des doukhobortses s'est évaporé; il n'est guère resté que le rationalisme. Les molokanes interprètent les livres saints avec non moins de liberté, s'appuyanl, eux aussi, sur lamaxime : La lettre tue et l'esprit vivifie. Gomme ils ont des adhérents en des régions fort éloignées, on distingue parmi eux divers groupes et diverses opinions. Ils ne semblent pas toujours croire a la réalité historique des récits évangéliques; mais, à les entendre, cela importe peu, tout dans l'Évangile devant se prendre au figuré. Les molokanes sont ouvertement unitaires, et ce n'est pas une petite surprise pour l'étranger de rencontrer, au fond d'obscures commvmau tés populaires, le christianisme de Newton, de Milton, de Locke. On songe au socinianisme, accueilli en Pologne alors qu'il trouvait si peu d'adeptes dans l'Europe occidentale, comme si, au contact des juifs et des mahométans, les peujdes slaves de l'Orient eussent eu plus de facilité à revenir à la conception hébraïque de Tunité divine.
Molokanes et doukhobortses ont été accusés de repousser l'autorité temporelle, aussi bien que l'autorité spirituelle. Ou leur a prêté la maxime que les gouvernements n'étaient faits que pour les méchants. La conception sociale de ces rationalistes aboutit à une sorte de théocratie démocratique. D'après les molokanes, l'Église et la société ne doivent pas être séparées; l'une et l'autre ne font qu'un. La société civile est réellement l'Église; et, comme telle, la société doit être constituée sur les principes évangéliques, sur l'amour, l'égalité et la liberté. On retrouve là, en termes presque identiques, la devise de la Révolution, avec celte différence capitale que le premier terme est l'amour et que le point de départ est Dieu. « Le Seigneur est Esprit, dit le
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molokane^ d'après saint Paul (II Corinthiens, m, 17), et où est l'Esprit du Seigneur est la liberté. Le vrai chrétien doit être libre de toutes les lois et obligations humaines. Les autorités terrestres ont beau avoir été établies par Dieu, elles ne l'ont élé que pour les fils du siècle, car le Seigneur a dit des chrétiens : « Us ne sont pas du monde, comme je ne suis pas du monde » (Saint Jean, xvii, 14). Les lois des hommes ne sont point faites pour les justes; au lieu d'obéir à ces lois changeantes, le vrai chrétien doit obéir à la loi éternelle écrite par Dieu sur la table de notre cœur.
Les molokanes arrivaient ainsi au mépris des autorités et de la loi positive. Leur radicalisme théologique aboutissait, l'Écriture en main, au radicalisme politique. Comme les quakers et les frères moraves, avec lesquels ils ont plus d'un trait de ressemblance, molokanes et doukiiobortses ont une religieuse répugnance pour le serment et pour la guerre, prenant à la lettre les passages de l'Évangile qui défendent de jurer et de tirer l'épée. Bien plus, certains d'entre eux se sont refusés au payement des impôts, aussi bien qu'au service militaire. Le Christ a bien dit : « Rendez à César ce qui est à César» ; mais les chrétiens spirituels, qui n'appartiennent qu'à Dieu, ne doivent rien à César.
D'accord avec ces maximes, plusieurs ont essayé de se soustraire aux impôts aussi bien qu'au recrutement; mais leurs résistances ont été sévèrement réprimées par Nicolas P^ Beaucoup ont été knoutés et déportés; d'aulres, selon une méthode plus d'une fois adojUée par l'autocratie, furent enfermés comme aliénés dans des maisons de fous. Depuis lors I s buveurs de lait ont dû se plier à la loi commune. Comme l'extrême-gauche du raskol^ il leur a fallu en venir à des compromis. C'est ainsi que les molokanes du Don admettent qu'on peut être soldat et se battre pour la défense de la patrie. D'autres ont montré une telle obstination à ne pas porter los armes que le gouvernement ^ dû ne les employer que dans les ambulances et les ser-
vices auxiliaires. Se soumettent-ils, dans la pratique, aux lois et aux autorités, les molokanes les nient souvent encore en théorie. Non contents de ne pas reconnaître rempereur comme l'oint du Seigneur, ils contestent l'utilité de rinslitulion monarchique, s'appuyanl sur les objections de Samuel contre la royauté de Saul. Avec le pouvoir impérial ils rejettent les distinctions de classes, les grades et les titres, comme contraires à TÉvangile. Si, en dépit de ces maximes révolutionnaires, ils vivent paisiblement sous l'autorité des pouvoirs qu'ils nient en droit, on les a soupçonnés de ne se résigner à l'obéissance que par nécessité, jusqu'au moment où les vrais chrétiens seront assez forts pour secouer le joug des enfants du siècle et établir le règne des saints*.
Gomme la plupart des sectaires russes, les molokanes ont des ambitions apocalyptiques. Leur rationalisme ne les a pas défendus des espérances millénaires. Ils ont, eux aussi, leurs songes de prochaine rénovation de la terre, ils attendent, sous le nom d'empire de VArarat, le règne universel de la justice et de Tégalité. On raconte qu'en 1812 les Cosaques arrêtèrent une députation de molokanes ou de doiik/iobortses du sud, chargés d'aller demander à Napoléon s'il n'était pas le libérateur annoncé par les prophètes.
De ces buveurs de lait est sorti un groupe de sectaires qui n'ont pas voulu attendre l'établissement de Vempire de VArarat pour mettre en pratique leurs rêves de transformation sociale. Comme ils prêchaient la communauté des biens, ils ont été appelés obchtchié, ce qu'on ne saurait guère traduire que par communistes. A leur tête était un certain Popof, qui commença son apostolat, vers 1825, en distribuant ses biens aux pauvres. Des villages entiers du gouvernement de Samara adoptèrent cette doctrine, moins dure sans doute à des oreilles russes qu'à des oreilles françaises
1. Koslomarof, OlelcJi. Zapiski, mars 1869. — Sous Alexandre lU et Nicolas II certains molokanes sont entres en relation avec Léon Tolstoï^ le rcgai liant comme un des leurs et s'appropriant ses doctrines.