RELIGION ET NATIONALITÉ
maliqne qu'il avait à coml)altre. Son ennemi était toujours 1 ennemi de Dieu. Ce sentiment a survécu à rémancipalion du joug lalar. Il lui était antérieur. Déjà, dans la Russie des apanages, le Daptéme était regardé comme la marque distinclive du Russe vis-à-vis des populations allogènes. Déjà la foi était le garant ou la marque de la nationalité. Le Finnois ou le Fin no-Turc converti était regardé comme Russe. Dans la cuve baptismale se combinaient les éléments d'où devait sortir le peuple nouveau. C'est l'orthodoxie, non moins que l'autocratie, qui a fondé l'unitô russe; elle a créé et conservé la conscience nationale ^
Comment, après cela, les théoriciens de la nationalité, les Russes résolus à vanter tout ce qui est russe, les slavcphiles et leurs émules, ne se seraient-ils pas faits les panégyristes de l'Église nationale? Ils n'y ont pas manqué; les Samarine, les Aksakof, les Khomiakof ont célébré à l'envi les mérites et les services de l'orthodoxie orientale. Ils n'ont pas craint d'en établir la supériorité sur toutes les autres formes vivantes du christianisme. Ils ont été jusqu'à montrer dans le peuple russe le représentant de la vraie civilisation chrétienne, parce que le Russe possède, dans l'orthodoxie, le vrai christianisme. A force d'exalter leur Église, de lui chercher des titres aux yeux même des incrédules, certains slavophiles ont, par le rationalisme de leurs arguments, éveillé les défiances de cette orthodoxie dont ils s'étaient constitués les apologistes. Quelques-uns ont eu la surprise de se voir censurés parle Saint Synode^. Par son principe, il est vrai, leur apologétique était autant politique que religieuse. L'apôtre était, chez eux, au service du patriote.
S'ils ne donnent pas dans les exagérations systématiques des slavophiles, la plupart des Russes croient devoir à
1. Éntre tous les écrivains qui ont mis ce fait en lumière, je citerai spécialement Kavéline, Mysii i zamêlki o Rouss/wi istorii.
2. Plusieurs ouvrages de G. Samarine et de Khomiakof n'ont pu ainsi être imprimés qu'en Allemagae,
leur pays de faire taire leurs préférences religieuses personnelles devant ce qui leur semble un intérêt national. « En religion, me disait à Moscou une femme du monde, je suis simplement chrétienne, sans attache à aucune confession; mes tendances seraient plutôt protestantes; mais, comme Russe, je suis passionnément orthodoxe. » Telle est la pensée, si ce n'est le langage, de la plupart de ses compatriotes : étant Russes, ils sont orthodoxes ou pravoslaves, ainsi qu'on dit en russe.
Le rôle déjà séculaire de patronne de Forthodoxie a été trop avantageux à la Russie pour qu'aucun patriote ose en faire fi. De pareilles missions historiques apportent d'ordinaire aulant de profit que d'honneur. Les considérations politiques et Tinstinct populaire sont d'accord pour ne pas le laisser oublier à Pétersbourg. Entre les Russes et l'Orient grec ou roumain, la religion est le seul lien qui subsiste. Entre eux et leurs congénères du Danube, elle est peut-être encore le moins fragile, car, tôt ou lard, chez les Slaves émancipés par l'aigle moscovite, les affinités de race s'effaceront devant le sentiment national ; le Slave disparaîtra sous le Serbe, sous le Bulgare. Les Bulgares entendraient la messe en latin que la Russie n'aurait pas plus de prise sur eux que sur les Polonais. Si, parmi les Grecs, les Roumains, les Serbes même, la politique russe a gardé quelques sympathies, c'est surtout parmi le clergé. Cet instrument religieux viendrait à s'user en Europe qu'il pourrait encore servir en Asie, où déjà il a ouvert aux tsars la Géorgie et le Transcaucase. L'orthodoxie a valu au peuple russe une sorte de primato dont, à l'inverse d'autres nations, en cas analogue, l'empire du nord n'entend pas se dépouiller lui-même.
Au dehors comme au dedans, les destinées de TÉtat semblent liées aux destinées de l'Église. Après avoir été le premier facteur de la nationalité russe, l'orthodoxie orientale a été le premier élément de sa grandeur. Ce qu'elle était sous les Rurikovitch et les vieux tsars, elle Test