L'ÉGLISE ORTHODOXE : LATITUDE DE LA FOI
de leur Église sont d'accord avec ses panégyristes. « A riieure qu'il est, écrivait un homme qui connaissait la ce pravoslavie » pour y avoir été élevé, la plus étrange anarchie règne dans l'Église russes Pourvu que vous approchiez des sacrements à la première ou à la dernière semaine du Carême, aucune autorité ecclésiastique ne s'avisera de vous demander ce que vous croyez ou ne croyez pas. Vous pouvez rejeter les dogmes les plus essentiels; tant que vous ne vous exclurez pas vousmême de la communion de l'Église, elle ne vous exclura pas. » Cette dernière assertion du prince russe, mort dans la Compagnie de Jésus, peut bien paraître outrée, car tout orthodoxe reste tenu en conscience de conformer sa foi aux décisions des conciles et des Pères. Il n'en est pas moins vrai que, les conciles n'ayant pas tout défini, ni les Pères tout prévu, et la controverse ou l'exégèse moderne passant souvent par-dessus les anciennes querelles théologiques, la foi orthodoxe jouit d'une latitude qu'il est difficile de lui enlever. Sous ce rapport, comme sous plus d'un autre, l'Église gréco-russe n'est pas sans ressemblance avec rÉglise anglicane; et encore celle-ci, avec ses 39 articles, a-t-elle peut-être en réalité des frontières doctrinales mieux délimitées.
En Russie, comme en Angleterre, cette liberté de mouvement dans les terres vagues de la foi n'est pas également goûtée de tous les esprits. Quelques-uns en souffrent au lieu d'en jouir. Certaines âmes ont besoin d'une autorité sur laquelle s'appuyer, qui leur affirme qu'elles sont dans le vrai et leur épargne les angoisses du doute. Pour elles, l'incertitude religieuse, même en des matières secondaires, est comme une terre molle où l'on enfonce, sans pouvoir marcher ni se tenir debout; il leur faut un sol ferme, résistant, qui ne manque jamais sous leurs pieds. A de pareils esprits l'Église gréco-russe semble
L Le P. Gagarine : IJ Église russe et VImmaculéc Conception^ p. 51.
privée d'vin des principaux avantages de la foi. — « S'il s'élevait aujourd'hui un difTérend sur des matières purement tliéologiques, comme par exemple les deux questions qui ont divisé la France aux deux derniers siècles, le jansénisme et le quiétisme, à quel tribunal de TÉglisc grecque en demandorait-on la décision? » Ainsi s'exprimait une femme d'une nature élevée^ qui, pour avoir plus lard abandonné l'Église nationale, n'en était pas moins Hussc par les grâces de son esprit comme par les traits de son visage*, ce L'Écriture, ajoutait Mme Swetchine, les conciles œcuméniques, les Saints Pères ne peuvent avoir prévu ou suffisamment développé tous les points qui, par la suite des temps, pouvaient être contestés. :» De semblables réflexions conduisent au pied de la chaire romaine. Pour de pareilles âmes, Tinfaillibilité pontiflcale est un aimant. De ces alTamés d'autorité, il s'en trouve, en tout cas, notablement moins dans l'empire autocratique que dans la libre Angleterre. Les Russes aiment à conserver la liberté de leur foi alors môme qu'ils en usent peu. Leur clergé même a peu de souci des problèmes théologiques qui ont agité TOccident. Leurs prêtres se plaisent à dire qu'ils se contentent de la foi des Pères; et, pour toutes les questions, ils renvoient aux Pères. Une des choses qu'ils reprochent le plus à Rome, c'est ce qu'ils appellent sa passion de tout définir et de tout réglementer. « Nous croyons, disait un ecclésiastique russe à un docteur d'Oxford qui, de même que Mme Swetchine, devait chercher le repos à Tabri de l'autorité papale, nous croyons qu'il y a beaucoup de choses que l'Église doit confesser ne pas savoir, parce qu'elles n'ont pas été révélées et qu'en pareille matière il faut mettre une limite aux déflnitions*. :»>
1. Mme Swclchine : fragments de son journal avant sa conversion. Voy. M. de Falloux : Mme Swetchine^ t. I, p. 122.
2. l*îilnier : Notes of a visit lo the Russian Church. Ces Noies posthumes, écr l< s vers 1840, n'ont été publiées qu'en 1882 par les soins du cardinal rscwman.