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L'ÉGLISE ORTHODOXE : SA CONSTITUTION ÈXTKRIEURE

L'absence d'un chef unique, environné du prestige de rinfaillibilité, a des conséquences peut-être plus importantes encore pour la constitution extérieure de l'Église, pour sa situation vis-à-vis des peuples et des gouvernements. Privée de chef suprême , Torthodoxie orientale n'est point obligée de lui chercher une souveraineté indépendante et de revêtir un monarque spirituel de la puissance temporelle. Dénuée de centre local comme de tête visible, elle n'a point besoin de capilale internationale, de ville sainte ou d'État ecclésiastique placé, pour la sauvegarde de la religion, en dehors du droit commun des peuples et au-dessus de toutes les péripéties de l'histoire. Elle échappe à une des grandes difticullés de l'Église latine, contrainte par son principe de réclamer une royauté terrestre dont les idées modernes de liberté et de nationalité semblent rendre le retour impossible Elle échappe du môme coup à toute tentation de suzeraineté théocratique; sans unité monarchique dans l'Église, il ne saurait être question d'un représentant de la Divinité élevé au-dessus des peuples et des couronnes. Par la, l'Orient se croit à l'abri de ces luttes entre « les deux pouvoirs » qui, pendant si longtemps, ont désolé l'Occident et, de nos jours môme, troublent encore une partie du monde catholique. Gomme, en politique, il n'y a guère d'avantage qui n'ait un revers, chez les orthodoxes, ainsi que chez les réformés, ce fut rarement l'Église qui s'assujettit l'État, ce fut plus souvent l'État qui empiéta sur l'Église*.

Sans souverain spirituel, sans capilale internationale, 'orthodoxie gréco-russe, au lieu de s'enfoncer comme Rome

1. L'Orienl a cependant présenté un exemple de principauté ecclésiastique, c'est au Monténégro Longtemf)s laTsernagoia fut gouvernée par ses évêques^ ses vladikas, se succédant d'oncle en neveu. Cette singulière constitution élait issue des conditions locales. Dans leur lutte séculaire contre l'envahisseur mu^^ulman, les chrétiens de la Montagne Noire s'étaient naturellement groupés autour de leur évêque. La sécularisation du pouvoir n'a été cfTectu ce qu'en 1851^ lorsque le prinre l):uiiio, gardant pour lui l'autorité civile, appela à Tépifecopat un de bcs cousins.

dans la voie de la centralisation et de Tuniformité, devait tendre A la décentralisation, à la variété. Aucune église locale n'avait le droit d'imposer aux autres ses usages, sa liturgie, sa langue. En réunissant les peuples dans la môme foi, le christianisme oriental ne pouvait les soumettre à la môme juridiction. Au lieu de subordonner les nations à une domination étrangère, l'Église devait tendre à se constituer par peuple ou par État, en églises nationales et indépendantes, en églises autocéphaleSj comme disent les canonistes grecs.

C'est là le fait qui domine toute l'histoire ecclésiastique de l'Orient, toute celle de la Russie en particulier, et qui seul explique les querelles intestines et les révolutions de l'Église byzantine. L'autonomie religieuse des diverses nations réunies dans son sein est la forme naturelle et rationnelle, la forme logique et définitive de l'orthodoxie gréco-russe. Elle tend invinciblement à se modeler sur les contours des peuples, à calquer l'organisation ecclésiastique sur les divisions politiques, et les limites des différentes Églises sur celles des États ou des nations. 11 n'y a d'incertitude, il n'y a de place aux prétentions et aux rivalités locales que là où ces deux termes. État et nationalité, ne concordent point, car alors l'Église ne sait lequel des deux lui doit servir de cadre. ♦

Cette tendance progressive de chacun de ses membres à l'autonomie ecclésiastique a été le principe de l'évolution historique de cette Église immobile en son dogme comme en sa discipline. De là le mouvement en sens opposé qui au catholicisme grec et au catholicisme latin, à Constantinople et à Rome, a fait des destinées si diverses. En Occident, c'est une force (raltraction qui fait tout converger vers un centre commun, effaçant de plus en plus toute différence locale et nationale; en Orient, c'est une force centrifuge qui multiplie les centres de vie, et donne à chaque peuple une Église indépendante. Pendant que Rome marchait à la monarchie unitaire, sa rivale byzan-

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line se subdivisait, se morcelait par nations. Les peuples, comme les Russes, conquis au christianisme par les Grecs, ne furent point, pour Gonstantinople, des provinces éternellement destinées à la sujétion ou au vasselage; ce ne furent que des colonies religieuses, gardant chacune leur langue et leurs usages, reliées à la métropole par un lien de plus en plus lâche pour s'en émanciper un jour complètement.

Dans Torthodoxie grecque, il n'y a point de siège perpétuellement désigné comme centre de Tunité. Si, aujourd'hui encore, TOrient ne conteste point la primauté de la chaire romaine, si la nouvelle Rome ne dispute point la préséance à l'ancienne, les Orientaux n'en reconnaissent la juridiction à aucun degré. Selon leurs théologiens, c'est comme première et seconde capitales de l'empire romain que Rome et Gonstantinople eurent la primauté, Tune en Orient, l'autre en Occident et dans le monde entier. A leurs yeux, le pontife romain n'est que le patriarche d'Occident; et la suzeraineté qu'ils lui refusent sur toutes les Églises, ils ne sauraient l'accorder à perpétuité à aucun de leurs patriarches. Le titre d'œcuménique, assumé par le siège de Gonstantinople, correspondait aux prétentions impériales et n'avait de réalité qu'autant qu'il était soutenu par l'autorité des empereurs. Ne pouvant asseoir sa suprématie sur l'héritage du chef des apôtres, l'Église byzantine devait tôt ou tard, de force ou de bonne grâce, sanctionner l'émancipation de ses filles spirituelles.

L'Église russe a été la première à établir son indépendance; son exemple a été suivi de tous les États orthodoxes, Grèce, Serbie, Roumanie. Pour ces derniers, comme pour l'ancienne Moscovie, la dépendance où la Porte Ottomane tient le Patriarcat n'a été que le prétexte du rejet de la suzeraineté ecclésiastique de Gonstantinople. En se fractionnant avec les divisions politiques, l'Église orientale ne fait qu'obéir à son principe, comme Rome obéit au sien en tout centralisant. La juridiction du patriarche de Gon-

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slantinople est liée à l'autorité des sultans, qui ont pris la place des empereurs grecs. Tout démembrement de l'empire turc amène un démembrement de TÉglise byzantine; rafTrancliissement des peuples chrétiens rétrécit le domaine spirituel du premier pontife de l'Orient. Dans l'orthodoxie gréco-russe, le clergé d'un État indépendant ne saurait reconnaître de chef étranger. Avec leur tilre fastueux de patriarche œcuménique, les évéques de Gonslantinople n'auront bientôt plus dans la communion orientale qu'une primauté nominale, une présidence honoraire.

Cette tendance des églises à se délimiter sur les Étals ou les peuples soulève des questions délicates, souvent mal comprises de l'Occident. L'État donnant ses frontières à l'Église, aux scissions nationales correspond une scission ecclésiastique, aux annexions politiques une annexion religieuse. La Russie en offre un double exemple dans la Géorgie et la Bessarabie. En entrant sous la domination russe, ces deux contrées ont passé sous la juridiction de l'Église russe- Ce qui donne à cette incorporation ecclésiastique un intérêt spécial, c'est que les Roumains de Bessarabie, comme les Géorgiens du Caucase, étaient en possession, sinon d'une liturgie, au moins d'une langue liturgique nationale. En les soumettant au synode qui dirige son propre clergé, la Russie, en dépit de son penchant à l'unification, n'a point encore partout imposé à ces peuples d'origine étrangère l'usage de la langue slavonne, la seule employée dans les églises russes. Les Roumains de Bessarabie n'ont point d'évôque particulier; soumis à Tévêque russe de la province, ils ont seulement des paroisses où ils célèbrent l'office en roumain. La petite Église géorgienne, de cinq ou six siècles l'aînée de la grande Église russe, cette Église géorgienne, en possession d'un rituel d'une haute antiquité, n'a pas obtenu des Russes une position beaucoup plus favorable. Si elle forme dans l'empire une province ecclésiastique, ayant à sa tête un prélat

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décoré du titre d'exarque, cet exarchat n'a guère de géorgien que le nom. L'exarque est Russe, et, dans sa cathédrale de Tiflis, l'office est, comnie en Russie, célébré en slavon. Au grand regret des patriotes, le géorgien ne règne plus que dans quelques couvents et quelques paroisses des canii)agnes.

Les annexions de l'Église russe trouvent leur contrepartie dans le démembrement progressif de l'Église de Conslantinople. Le schisme bulgare, qui depuis 1873 a tant embarrassé la diplomatie russe, est un exemple de ces tendances séparatistes. Jusqu'alors les peuples chrétiens de Turquie avaient attendu leur émancipation politique pour signifier au patriarche de Conslantinople leur indépendance religieuse; les Bulgares ont suivi une route inverse. En attendant de pouvoir former une nation, ils réclamèrent de la Porte et du patriarcat la constitution d'une Église bulgare autonome. Le Phanar, qui, sous le couvert de la domination turque, avait rétabli l'hégémonie hellénique jusqu'au Danube et à la Save, devait repousser de toutes ses forces une prétention qui annulait d'un coup ses efforts séculaires. Il ne pouvait se résigner à voir renaître, sous une forme plus menaçante, l'ancienne mélropolie bulgare dont ses prélats s étaient appliqués à faire disparaître le souvenir, substituant partout dans TÉglise le grec au slavon et brûlant systématiquement les missels bulgares. L'opposition du patriarcat était d'autant plus vive qu'il était moins aisé de délimiter la nouvelle circonscription ecclésiastique. Fixer les bornes réciproques de la jeune Église bulgare et de la vieille Église grecque, c'était déterminer les frontières des deux nationalités, arrêter d'avance la part des Slaves et des Hellènes dans l'héritage des Ottomans. Plutôt que de consentir à un tel partage, le Phanar, mettant ses armes spirituelles au service de l'intérêt national hellénique, préféra rompre avec ses ouailles bulgares et excommunier les Slaves en révolte.

Le patriarcat et le synode de Conslantinople maintinrent

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que les prétentions des Bulgares étaient contraires aux canons de TÉglise. Suivant les Grecs, les circonscriptions ecclésiasliques devaient rester calquées sur les circonscriptions politiques : il ne saurait, dans le même État, y avoir qu'une seule Église orthodoxe. La prétention des Bulgares de former, àcôlé des Grecs, une Église autonome dans le sein de Tempire ottoman, fut solennellement condamnée, comme une hérésie, sous le nom de phylétisme*.

Les anathèmes de la «grande Église » de Constantinople n'ont pas empêché la Porte, alors mécontente des Grecs, d'ériger par un firman les communautés bulgares en Église autonome, sous le nom d'exarchaL Peu d'années après, la Bulgarie était constituée en principauté. L'autorité de Texarque bulgare se fût bornée au nouvel État ou à Téphémère Roumélie orientale, bientôt annexée à la Bulgarie, que le patriarcat œcuménique eût, d'après ses propres principes, été contraint de le reconnaître. Mais, en vertu des firmans du sultan, la juridiction de l'exarque s'étend, au delà des frontières bulgares, sur des diocèses de Thrace et de Macédoine, politiquement soumis à la Porte et que riiellénisme ne renonce point à disputer au slavisme. Aussi le schisme bulgaro-grec a-t-il persisté, sans que l'Église russe ait osé se prononcer pour l'une ou l'autre des deux parties, de peur de s'aliéner les frères slaves ou de scandaliser les fidèles en rompant avec l'Église mère.

La proclamation de l'indépendance ecclésiastique des Serbes, des Roumains, des Grecs du royaume, avait soulevé des difficultés analogues*. Tant que les limites

1. De 9v).in, tribu, race, nation. Malgré cette condamnation, le phylélisme ou nationalisme n'en a pas moins triomphé chez les sujets orthodoxes de TAutriche-Hongrie aussi bien qu'en Turquie. Les Roumains de Hongrie onl obtenu l'érection d'une Église roumaine autocéphale, sous un métropolitain résidant à Hermannstadt^ tandis que les Serbes du même royaume continuaient à relever du patriarche de Carlowitz. Pour les orthodoxes de la Bosnie et de l'Herzégovine, le gouvernement de Vienne a conclu un concordat avec le patriarche de Constantinople.

*2. C'est seulement en 1885 que le patriarche œcuménique et son synode ont reconnu l'Église roumaine comme entièrement indépendante et placée sur le

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