LA DÉVOTION AUX IMAGES
n'a guère abouti qu'à placer Tart des pays orthodoxes dans des conditions d'infériorité vis-à-vis de l'Occident. La sculpture^ bannie de l'église, a été privée de son berceau habituel, et, le Moscovite n'ayant hérité d'aucuns marbres antiques, elle ne pouvait naître de l'imitation de l'antiquité. En condamnant la statuaire, l'orthodoxie orientale entravait le développement de l'art tout entier, car partout, dans la France du moyen Age et dans l'Italie moderne aussi bien que dans la Grèce antique, la sculpture, art moins complexe, a grandi plus vite que la peinture. Depuis que Falconet et nos artistes du dix-huitième siècle l'ont importée chez eux, les Russes cherchent à faire à la statuaire une place dans leurs églises. N'osant lui permettre d'en franchir le seuil, ils sont encore obligés de la reléguer en dehors du sanctuaire. C'est ainsi que Montferrand, l'architecte français de Saint-Isaac, a pu placer des anges de bronze aux angles de sa coupole
En Russie, c'est l'art, l'art seul qui a été la victime des précautions prises par l'Église contre la superstition* Celle-ci ne semble guère s'en être ressentie. La solennelle immobilité des icônes n'a fait qu'accroître pour elles l'attachement du peuple. L'Église a eu beau ne pas placer sur ses autels d'images, de crainte d'avoir l'air de les désigner à l'adoration des fidèles; elle a eu beau les confiner d'ordinaire sur les piliers des nefs et les parois de l'iconostase, le Russe ne leur en a pas témoigné moins de vénération ou moins de confiance. Les évôques de Russie prêtent serment, lors de leur sacre, de veiller à ce que les saintes icônes ne reçoivent pas un culte qui n'est dû qu'à Dieu. Leur vigilance n'empêche pas les noires peintures byzantines d'être souvent l'odjet d'un culte superstitieux. Le
1. En dépit des lois de FÉglise, on ci^e parfois^ dans les régions reculées^ des images de pierre ou de bois. Le couvent de Posolsk^ sur le lac Baïkal^ possède ainsi une ancienne idole bouriate en bois peint, transformée en saint Nicolas, et presque également populaire parmi les Russes chrétiens et les indigènes païens. Le Saint-Synode cherche à supprimer ces statues.
contadino du sud de Tltalie ne prodigue pas plus d'hommages à ses riantes madones que le moujik à ses vierges enfumées. Toute la différence est dans la manière dont s'exprime leur dévotion.
La piété russe semble plus formaliste; elle semble avoir moins d'imagination. Le moujik paraît moins enclin à parler à l'image, à s'entretenir avec elle; il a l'air surtout préoccupé de lui rendre ses devoirs, de s'acquitter vis-à-vis d'elle de ce qu'il lui doil. 11 fait brûler un cierge devant l'icône ; il la salue de signes de croix et de révérences répétés ; il lui apporte son aumône pour la parer. En dehors des images en renom, le Russe, de même que le Grec, semble honorer également toutes les icônes ofrertes à sa piété. On voit les pèlerins faire le tour des églises en baisant successivement les pieds ou les mains de toutes les images, sans regarder le visage du saint ni s'inquiéter de son nom. C'est une sorte de tournée que les Grecs accomplissent souvent en riant et en causant, les Russes plus lentement, avec le sérieux qu'ils apportent toujours dans la maison de Dieu. De même que le pied de bronze du saint Pierre de Rome, les pieds des icônes russes sont souvent usés par les baisers des fidèles ; il faut les repeindre à neuf à certaines époques. J'ai vu à Kief, et aussi en Palestine, des pèlerins orthodoxes, entrés par mégardc dans une église catholique, en faire le tour avec ce même souci de n'oublier dans leurs hommages aucun des saints du lieu. En pareille matière, le moujik est singulièrement éclectique; l'important, pour lui, semble être de ne négliger aucun des personnages ou des officiers de la cour céleste. . .
Au-dessus de la plèbe, en quelque sorte anonyme, des images qui portent en vain leur nom ou leurs attributs, s'élèvent les icônes réputées miraculeuses et honorées du titre de faiseuses de prodiges. La Russie en est peut-être plus riche que l'Italie ou l'Espagne. 11 est peu de villes ou de couvents qui ne se fassent gloire d'en montrer. Comme
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presque partout, les plus vénérées sont d'ordinaire les plus anciennes et les plus noires. Quelques-unes passent povir achiropoièles, pour n'avoir pas été faites de mainf d'homme; d'autres, comme en Occident, pour provenir du pinceau de saint Luc. Un grand nombre ont été miraculeusement découvertes et possèdent une légende. A beaucoup se rattachent des souvenirs locaux ou nationaux, la fin d'une famine ou d'une épidémie, le gain d'une bataille.
Les Russes, dans toutes leurs guerres, emportaient avec eux quelque sainte icône ; victorieux, ils lui reportaient le succès de leurs armes. Smolensk possède une vierge chère à tout l'ouest orthodoxe. Pierre le Grand en avait une qui aie le quittait point; elle est exposée aux prières des fidèles, à Pétersbourg, dans la petite maison de bois du réformateur, aujourd'hui transformée en chapelle. Il ne manque pas de patriotes qui lui attribuent la victoire de Poltava. Une autre vierge vint au secours des orthodoxes dans l'invasion' de 1812, Notre-Dame de Kazan, une des plus populaires de l'empire, La prise de Kazan, sous Ivan le Terrible, la mit en réputation, et depuis lors elle a été invoquée dans toutes les crises nationales. Le boyard Pojarski et le boucher Minine vinrent, en 1611, la chercher à Kazan pour les aider à chasser les Polonais de Wladislas, alors maîtres de Moscou. Un siècle plus lard, elle était transportée de la vieille capitale dans la nouvelle par Pierre le Grand, désireux de consacrer, aux yeux de ses sujets, la ville de la Néva. Pour l'abriter, Alexandre I^*^ fit élever la fastueuse église qui porte le nom de Notre-Dame de Kazan. Koulouzof y vint implorer l'assistance divine avant de partir pour Borodino; et, depuis, chaque année, à Noël, les Russes y célèbrent un Te Deum pour la délivrance de la patrie. L'argent enlevé à la Grande Armée par les Cosaques du Don a été fondu pour en revêtir l'iconostase, et les aigles napoléoniennes, les drapeaux français aux couleurs fanées, en tapissent encore les murailles. ; Ces icônes en renom sont d'ordinaire ornées de bijoux et
de pierres précieuses de toute sorte. Les plus célèbres ont des parures de prix auxquelles TOccident, ravagé par les révolutions, ne saurait rien opposer, il en est qui, aux Iieures de péril national, ont prêté à la patrie leurs diamants et leurs émeraudes. Le moujik jouit visiblement du luxe de ses images; sur la tête voilée de ses sombres vierges byzantines il aime à voir reluire des diadèmes d'impératrice. Ce goût, naturel aux pauvres, est si général que là où font défaut les pierres fines, on y supplée avec le verre et les fausses perles. Partout, jusque dans d'humbles villages, la Vierge et les saints sont vêtus d'or et d'argent. La plupart des images russes ont la tête et les mains i)cintcs, tandis que le corps est couvert de lames de métal qui, selon le mot de Théophile Gautier, leur forment une sorte de cara[)ace d'orfèvrerie ^
L'art religieux de la Russie a conservé le caractère byzantin. Les types et les métliodes du Zôgraphos grec sont demeurés en honneur chez les moines de la Moscovie presque autant qu'au mont Athos. A le voir ainsi traverser les âges, on dirait que l'art apporté de la Sainte Montagne s'est congelé dans les glaces du Nord. Jusqu'en ces peintures, recopiées depuis des siècles sur des copies et souvent repeintes en même temps que redorées, on sent parfois comme un écho affaibli des grands types primitifs des quatrième et cinquième siècles. Ainsi, des barbares christs sur le trône des fresques absidales l'œil peut remonter, de loin en loin, jusqu'au fameux christ de Sainte- Pudentienne à Rome. Ainsi, la Vierge aux bras étendus, avec l'enfant sur la poitrine, reproduit encore aujourd'iiui la Vierge en orante des catacombes de Sainte-Agnès. Dans
1. Il est à remarquer que cet usage de recouvrir les icônes d'un revêtement ou^ comme disent les Russes, d'une cliasuble de métal (inza), ne remonte qu'au dix-huitième siècle. Antérieuremenlj au lieu de couvrir l'image de plaques d'argent ou de vermeil ne laissant voir que la tôle, les mains et les pieds, les Russes avaient le bon goût de ne revêtir ainsi que a bordure de ricone [opletchié).