LES CÉRÉMONIES ET LA LITURGIE
d'Orient préfère, en effet, célébrer la nuit de la résurrection. La foule, rassemblée au pied de la tour d'Ivan Yeliki, entre les vieilles « cathédrales ^ du Kremlin, attend, des rierii:* s en main, l'annonce que le Sauveur est ressuscité. A minuit, les cloches, qui bourdonnaient sourdement, éclatent de toutes parts en joyeuses fusées, pendant que les têtes se découvrent, que les cierges s'allument et que le canon gronde au loin. La liturgie de cette nuit de Pàqvies peut fournir un exemple du symbolisme historTque habiluel au rite gréco-russe. A l'heure marquée, après le chant des psaumes, l'évêque, ou le prêtre qui officie, s'approche de l'iconostase qui cache le sépulcre; les portes royales s'ouvrent, l'officiant va au (ombeau, il lève le suaire et voit que le Sauveur n'y est plus. Alors, au lieu d'annoncer la résurrection, il hésite comme les disciples de rÉvangile. Il sort de l'église avec son clergé, à la recherche du Sauveur disparu; puis, rentrant dans le temple, il annonce aux fidèles que le Christ est ressuscité, et entonne un hymne de triomphe. Certes ce symbolisme ne peut être toujours aussi transparent; le peuple ne le comprend pas toujours; il n'en prend pas moins part à l'allégresse et au deuil de l'Église, pleurant et se réjouissant avec elle. Le jour de Pâques, il y a quelque chose de touchant à voir les hommes de toute classe s'embrasser, au cri de « Clirist est ressuscité », en échangeant des œufs de Pâques, antique emblème de la résurrection ^
Malgré la beauté de ses rites bien dignes d'inspirer le poète et l'artiste, l Église gréco-russe n'a pas ouvert à l'art les mêmes horizons que l'Eglise latine. De ses splendides iconostases, de ses sombres absides, il n'a rien surgi de comparable aux vierges d'un Raphaël ou d'un Corrège,
1. Comme en Occident^ les fôlcs de l'Église ont inspiré des chants populnii cs, chants de la Nativité, chants de la Passion^ chants de l^âques. Ceux de la Petite- Russie se font reniarcpier par riiunicur railleuse de ses Cosaques. Goi^ol en avait recueilli et copie de sa niain.Yoy. p. ex. la Kievskaïa Stari7ia^a\ri\ 188*^*
aux anges d'un Botticelli ou d'un Fra Angelico. Ici encore, on pourrait dire que la faute est moins à TÉglise qu'aux peuples élevés par elle et à la lenteur de leur développement. C'est là, sans doute, une explication ; mais ce n'est pas la seule. Les Tatars n'auraient pas arrêté, de trois ou quatre siècles, la croissance de la Russie, que l'Église russe n'eût point donné à l'art la môme impulsion que l'Église latine. Cela tient en grande partie aux précautions prises par rOrient contre l'envahissement de l'esprit mondain et contre les séductions de la beauté périssable. En faisant appel aux sens, l'Église orthodoxe semble a\oir toujours craint d'en être la dupe. Elle a toujours été défiante de ce qui flatte l'œil ou caresse l'oreille, si bien que, dans les foyers mêmes de l'art antique, sous le ciel de Phidias, en face des dieux du Partliénon conservés à Byzance, cette méfiance de la chair a étouffé tout art vivant.
L'Église, il est vrai, n'a point condamné l'art, la peinture et la musique du moins; elle l'a maintenu dans une étroite sujétion. Elle ne l'a pas, comme l'Église latine, traité en enfant, et longtemps en enfant gâté, avec l'indulgence d'une mère ou d'une nourrice; mais bien plutôt en serviteur, en esclave, avec la sévérité d'une maîtresse dédaigneuse. Elle semble avoir toujours gardé pour lui quelque chose des répugnances des iconoclastes. Elle s'est appliquée, par une sorte d'ascétisme, à le réduire à l'état de symbole, d'emblème immatériel, de signe hié alique, lui interdisant toute aspiration indépendante, lui refusant toute vie propre. Pour ne pas le laisser dévier de son but mystique et s'humaniser pour le plaisir des yeux, elle l'a emprisonné dans des types conventionnels, immobilisés pour les siècles. Cela était surtout vrai des précepteurs religieux des Russes, les moines grecs du Bas-Empire; ils semblent s'être ingéniés à dépouiller l'art sacré de tout charme sensible, proscrivant de la musique, comme de la peinture, tout attrait charnel, jusqu'à leur enlever toute trace de leur première beauté. Ainsi entendu, l'art byzantin.
L'fiGLTSE RUSSE ET L'ART.
avec son mépris de la vie et de la nature, est l'art religieux, Tart spiritualisle, pour ne pas dire Tart chrétien, par excellence. Ces figures inanimées, aux corps émaciés, sont le produit de Tascélisme oriental. Ces longs saints immobiles, hôtes maussades d'un ciel morose, auraient édifié les regards des anachorètes de la Thébaïde ou des stylites de la Syrie. Le Dieu dont la face doit ravir les bienheureux durant les siècles des siècles, le Christ luimême ne semble-t-il pas parfois, chez les peintres de TAthos, inspiré de ce Père de l'Église qui enseignait que le Sauveur avait été le plus laid des enfants des hommes?
Le seul art où l'Église byzantine ait vraiment excellé, c'est le moins sensible, le moins charnel de tous, l'architecture. C'est aussi celui où le génie moscovite a montré le plus d'originalité; c'est le premier où, mêlant les leçons de l'Europe et de l'Asie, le génie russe ait manifeste quelque chose de national. Et, malgré cela, on ne saurait dire de ce style russe qu'il constitue une architecture comparable au style gothique de la France, ou au byzantin des Grecs. L'architecture était le seul art auquel l'Église orientale laissât quelque liberté, et, en Russie, tout se liguait pour l'empêcher d'atteindre son plein développement, la rigueur du climat, le manque de pierres et de matériaux, la pauvreté même du pays. Y a-t-il eu un style russe, on peut à peine dire qu'il y ait des monuments russes.
Les aulres arts, la peinture, la plastique, la musique même, le dogme ou la discipline orthodoxes les ont chargés de chaînes pesantes ou enfermés dans d'étroites limites. Cette Église, accusée de tout sacrifier au culte extérieur et aux formes, s'est de bonne heure préoccupée de ne pas laisser l'âme s'arrêter aux formes et s'absorber dans le culte extérieur. Contrairement à l'opinion vulgaire, elle a multiplié les précautions contre les erreurs de la superstition, aussi bien que contre l'entraînement des sens. Sous ce rapport, nous la retrouvons, en dépit des apparences, dans une situation intermédiaire entre les
sectes protestantes, entre le luthéranisme en particulici, et l'Église latine.
Au point de vue du dogme, la position des Grecs vis-à-vis des images n'est déjà plus la même que celle des Latins. Après les longues luttes des iconoclastes, ces calvinistes de rOrient, les Grecs se sont arrêtés à une sorte de compromis, repoussant du sanctuaire les statues, y admettant les peintures. A l'inverse des catholiques et même des luthériens, ils ont conservé, dans leurs commandements de Dieu, la prohibition bibhque contre les idoles de pierre, de bois, de métaP. Sur ce point, ils sont d'accord avec les réformés; mais ils en diffèrent singulièrement pour l'interprétation, ne prohibant que les « idoles », les images qui, par leur forme, se prêtent à une confusion avec la personne représentée. Aussi rejettent-ils les statues, la ronde-bosse, et non les images peintes et les reliefs où l'œil le plus grossier ne saurait découvrir autre chose qu'une représentation figurée. Cette distinction repose assurément sur un fondement rationnel. Y a-t-il jamais eu des peuples assez simples pour adorer des idoles comme des dieux vivants, cette confusion n'est possible qu'avec des images plastiques, avec des statues. Le moujik le plus ignorant ne saurait prendre une peinture de la Vierge pour la personne de la \ ierg-e. Partout, chez les barbares comme chez les peuples classiques, chez les Yarègues de Kief tout comme chez les Grecs d'Athènes, c'est la statue, l'idole au corps de bois, de marbre ou de bronze, qui a été le principal objet du culte; c'est devant elle que fumait l'encens et qu'étaient immolées les victimes. La peinture a sans conteste quelque chose de plus spirituel, par cela même qu'elle est fondée sur une illusion, qu'elle n'est qu'un trompe-l'œil.
Si justifiée qu'elle semble en théorie, celte distinction
1. C'est pour eux le deuxième comniandemonl. ïl en résulte que, pour la division du Décalogue et l'ordre des comuiandeinents de Dieu, l'Eglise d'Orient î;.it en désaccord avec rÉglise latine.