CHAPITRE IV
Les jeûnes et les fêtes. — Les quatre carêmes. — Attachement du peuple aux jeûnes. — Comment il est malaisé à TÉglise russe de moililicr les anciennes observances. — Les fêtes, leur grand nombre, leurs inconvénients. — Le calendrier julien. — Raisons de son maintien. — Les saints russes, leur caractère archaïque. — De la canonisation en Hussie. — Le culte des Reliques. — Les pèlerinages à l'intérieur et en Terre-Sainte.
La musique, où elle a laissé s'introduire les tonalités modernes, est peut-être la seule infraction de TÉglise russe à Tesprit d'ascétisme de l'orthodoxie orientale. Pour tout le reste, le culte, dans son austère immobilité, a gardé quelque chose d'archaïque; il a conservé les usages et les observances qui semblent le moins s'adapter aux habitudes modernes. Ainsi pour le jeûne et l'abstinence. En aucune Église, les jeûnes ne sont aussi fréquents et aussi rigoureux. Ni le rude climat du Nord ni l'amollissement du siècle n'ont mitigé ces macérations imaginées en un autre temps pour un autre ciel.
Au lieu d'un carême, l'Église russe en compte quatre ^ l'un, correspondant à l'Avent des Latins, précède Noël ; un autre, le grand carême, précède Pâques ; un troisième vient avant la Sanit-Pierre ; un quatrième avant l'Assomption. Le nombre des jours maigres monte au moins à un tiers des jours de Tannée. Outre les carêmes et les vigiles des fêtes, il y a deux jours d'abstinence par semaine, le vendredi et le mercredi, le jour de la mort du Sauveur et le jour de la trahison de Judas. Les Grecs, toujours heureux de se distinguer des Latins, trouvent malséant que, pour 9e mortilier, les Latins aient préféré le samedi au mercredi.
Pendant les quatre carêmes, la viande est entièremenl défendue, et avec elle le lait, le beurre, les œufs. Il n'y a g-uère de permis que le poisson et les légumes, et cela sous un ciel qui ne laisse croître que peu de légumes. Aussi le Russe est il en grande partie un peuple ichtyophage. Les eaux fluviales et maritimes de la Russie ont beau être riches en poissons, si bien qu'en peu de pays, sauf en Chine, l'élément liquide ne fournit autant à Talimentation, les pêcheries du Volga et du Don, de la Caspienne ou de la mer Blanche ne sauraient suffire à cette nation de jeûneurs. Le hareng et la morue tiennent une large place dans la nourriture du peuple. Encore les plus sévères s'interdisentils le poisson. Durant ses quatre carêmes, le paysan vit, pour une bonne part, de salaisons et de choux conservés; il est au régime d'un navire au long cours, et le même régime amène souvent les mêmes maladies, le scorbut notamment. Les dernières semaines du grand carême qui tombe à la fin de l'hiver, alors que l'organisme a le plus besoin d'aliments substantiels, encombrent les hôpitaux. Les malades augmentent de nombre, les épidémies redoublent d'intensité, d'autant qu'aux jeûnes débilitants de la sainte quarantaine succèdent brusquement les bombances des fêtes de Pâques, le peuple cherchant à se dédommager de ses longues privations. Les deux carêmes de la Saint- Pierre et de l'Assomption, placés à l'époque des grandes chaleurs et des grands travaux des champs, ne font guère moins de victimes. Comment ces deux carêmes d'été n'accroîtraient-ils pas la mortalité parmi des travailleurs ruraux abreuvés de kvass et nourris de poisson salé ou de concombres?
Ces jeûnes si durs, le peuple y tient, peut-être par cela même qu'ils sont pénibles et que la chair en souffre. Ils lui semblent essentiels à la religion; ils sont, pour lui, le signe et le gage de la victoire de l'esprit sur la chair. Les longs jeûnes et les rudes jeûneurs lui inspirent une pieuse vénération. Selon l'exemple de la plupart des saints de
LE JEÛNE ET EES CAREMES. 129
rOricnt, la morlification est pour lui la plus mériloire des pratiques chrétiennes; et le régime ordinaire du moujik est si pauvre que, pour se mortifier, il lui faut presque se réduire à son gruau et à son pain de seigle. Des paysans d'vme autre nationalité auraient peine à supporler, sous de pareilles latitudes, une semblable abstinence. Il y faut Tendurance russe. Il y a peu d'années, sous Alexandre III, un fonctionnaire, en visite chez des colons tchèques do rUkraine, leur demandait si, en reconnaissance de Thospilalité russe, ils n'étaient pas disposés à entrer dans l'Église orthodoxe. «Non, Voire Haute Excellence, répondit Tancien du village, vos jeûnes sont trop longs et Irop sévères pour nous autres Tchèques, habilués au beurre et au laitage. »
Bien des Russes commencent à être de l'avis de ce Tchèque. Il n'y a plus, à observer dans toute leur rigueur ces jeûnes d'anachorètes, que le moujik et l'ouvrier, si souvent encore semblable au moujik. Parmi les marchands, qui naguère étaient les plus stricts pour toutes les observances religieuses, le relâchement s'est déjà répandu, d'autant que dans les classes moyennes la piété est en déclin. Les hautes classes se sont, depuis longtemps, affranchies de ces durs carêmes. Les maisons les plus pieuses n'observent guère le jeûne, ou mieux l'abstinence, que durant la première et la dernière semaine du grand carême.
Pour se dispenser de suivre strictement les pratiques prescrites par l'Église, les personnes religieuses ne se croient pas toujours tenues d'en demander la p( rmission au clergé. Ici se retrouve la dillérence d'esprit et d'habitudes des deux Églises. Avec plus de jeûnes, plus de fêtes, plus d'observances de toute sorle que l'Église latine, l'Église gréco-russe laisse en réalité à ses enfants plus de liberté ou de latitude. Il en est de la pratique des rites comme de l'interprétation du dogme. L'Église orientale ne prétend pas astreindre les consciences à une domination aussi entière ou aussi minutieuse ; elle n'exige pas une m. 9
aussi Fréquenle inicrvention de ses ministres. La soumission au prêtre, a Tautorité ecclésiastique, n'y est pas gloriQée au môme degré. Par suite, la pratique du culte n'y a jamais donné la même influence au clergé. Beaucoup de catholiques regardent aujourd'liui le jeûne et l'abstinence comme élant surtout une alTaire d'ol^éissance. Rien n'est moins conforme à l'esprit de l'Église orientale. Pour elle, l'abstinence reste, avant tout, une mortification et une préparation aux fêtes. Aussi n'y saurait-on rien voir de semblable aux dispenses ou aux privilèges accordés par Rome à certaines personnes ou à certains pays, tels que l'induit de la croisade qui, moyennant une aumône, relevé les Espagnols et les Portugais des jeûnes du carême. Dans l'Église gréco-russe, chacun est tenu d'observer les prescriptions de l'Eglise autant que ses forces le lui permettent. On s'y croit moins obligé à réclamer une permission particulière pour chaque légère infraction aux pratiques prescrites; les plus timorés seuls le font. On y a moins de scrupules à se fier à sa propre conscience, ce A quoi bon, me disait, pendant le grand carême, une femme d'une piété sérieuse, à quoi bon demander à un prêtre la permission de ne pas jeûner, alors qu'en me donnant une santé délicate. Dieu me défend le jeûne? » Loin que la lettre étoutlc toujours l'esprit, l'esprit, chez les amesles plus religieuses, se met ainsi à l'aise avec la lettre. Si, dans la société russe, la dévotion est moins fréquente que dans les pays catlioliques, elle y est parfois plus large et plus spirituelle, même chez le « pio femineo sexu », cliez le sexe qui partout est le plus esclave des pratiques du culte.
Il y a, sous ce rapport, une grande dilTérence entre les classes instruites et les classes ignorantes, à tel point qu'elles semblent souvent ne pas appartenir à la même foi. Chez le peuple, la lettre règne en souveraine. Le jeûne s'impose à lui dans toute sa rigueur comme une loi. Dans les pays écartés, il se scandalise encore de le voir violer. Sous Nicolas, un Allemand, allant de Pétersbourgà