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LE JEÛNE ET LES CAREMES

Arkhangel, eut la tête fendue par un paysan qui n'avait pu tolérer que, devant lui. Ton mangeât du lard en carême. Aux yeux du meurtrier, c'était là une sorte de sacrilège qu'un clirélicn ne pouvait laisser impuni. Aujourd'hui les moujiks sont trop faits à de pareils scandales pour êlre pris d'aussi violente indignation. Ils montrent. môme, en cas semblable, une tolérance singulière, vis-à-vis des étrangers surtout; mais ils ne s'en croient pas moins tenus d'observer eux-mêmes la loi traditionnelle. Presque tous résistent à ceux qui tentent de les en faire dévier. Pour y faire renoncer le peuple, il faudrait y faire renoncer rÉglise.

Or, en a-t-ellc le droit, l'Église n'en a guère la liberté. L'Église est captive de la tradition, prisonnière de l'anliquité. La discipline, les rites, les observances sont, chez elle, presque aussi immuables que le dogme. Ayant mis dans l'immobilité sa force et son orgueil, il lui est malaisé d'abandonner officiellement ce qu'elle a enjoint durant des siècles. La simplicité des plus pieux de ses enfants s'en trouverait otfensée; il en pourrait résulter des schismes avec l'étranger ou de nouvelles sectes en Russie*. Par ce côté, l'orthodoxie gréco-russe a un manifeste désavantage vis-àvis du catholicisme latin. Elle n'a point les mômes ressources que l'Église romaine. Ne possédant pas d'autorité centrale, d'organe vivant pour commander au nom du Christ, elle ne peut, autant que sa grande rivale, s'accommoder aux nécessités des temps ou aux besoins du climat. Grâce à la domination incontestée du siège romain, le catholicisme a, en pareille matière, plus de liberlé et plus de souplesse. La concentration même de l'autorité dans une seule main le rend plus libre. Personnifiée dans le pape infaillible, l'Église peut parler, elle peut marcher, elle peut lier et délier; tandis que l'Église orientale, sans

1. L'armée russe, avec rautorisation du Saint-Synode, ne fait le carOrne que pendant une semaine; mais c'est là un cas particulier et un règlcn;ent aussi administratif qu'ecclésiastique.

voix pour parler en son nom, ni ressort pour la mouvoir, semble vouée au silence aussi bien qu'à rimmobililé. A force de se garder de tout changement, elle a pour ainsi dire perdu la faculté du mouvement. Elle ressemble à ses rigides icônes: sa bouche, comme la leur, est close; ses membres, raidis depuis des siècles, ne peuvent se ployer à volonté; ils sont pour ainsi dire ankylosés.

En Russie, le carême n'est pas seulement une époque de mortification ; il est aussi ou il est supposé être une époque de recueillement. L'Élat, qui se plaît à se faire l'auxiliaire de l'Eglise, y veille à sa manière. Si la loi n'oblige pas tous les Russes au jeûne, si aujourd'hui la police laisse les traktirs servir des aliments prohibés, l'État enjoint de s'abstenir de certains plaisirs profanes, du théâtre notamment. Le code pénal contient à cet égard un article 155 encore en vigueur. Pour les grandes villes, pour les classes mômes qui jeûnent le moins, cette sorte d'abstinence ne laisse pas d'être pénible. Pendant le grand carême, comme aux veilles de fêtes, les théâtres sont fermés. Le drame, la comédie, l'opéra doivent chômer. Il est vrai que cette prohibition s'applique surtout aux grands Ihéaircs subventionnés par l'Etat ou par les villes. Les conceris spirituels de la chapelle de la cour ou des chœurs de Tchoudof ne sont pas la seule ressource de la saison. Les cirques, les sallimbanques, les cafés-concerts, les tableaux vivants, voire les spectacles en langue étrangère restent d'ordinaire autorisés. Sous Alexandre II, si l'opéra russe était interdit, il n'en était pas de même de l'opérette française ou de la posse allemande. Le carême était la saison d'Olfenbach et de Lecocq. Le théâtre bouffe devenait le rendez-vous de la société élégante. Cette question de la clôture des théâtres en carême a bien des fois passionné les salons et la presse. C'est pour de pareils sujets que les polémiques ont le champ le plus libre. A l'inverse du public de Pétersbourg, on a vu, au commencement du règne d'Alexandre III, le conseil municipal de Moscou

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