LES SAINTS RUSSES
montrent simplement à quel point TÉglise orientale est mal connue de rOccident. Loin de n'avoir plus de saints depuis une dizaine de siècles, l'Orient, la Russie en particulier, en compte une multitude. L'Église russe possède des saints, des bienheureux ou des vénérables [prépodobnyc] de toutes les époques, de sainte Olga avi dix-huilième siècle. Les catacombes de Kief seules en abritent plus d'une centaine, dont les moines de Peteiierski ont dressé le catalogue pour l'édification des pèlerins. Moscou, Novgorod-la-Grande, Pskof, loutes les anciennes villes, tous les anciens monastères ont leurs sainls et leurs vénérables^
Parmi ces bienheure^ix, dont la réputation s'étend parfois de la Baltique au Pacifique, il y a des martyrs, des évôques, des princes, des moines surtout. Ces saints russes ont, comme leurs icônes et comme leur Église elle-même, quelque chose d'ancien et, pour répéter le môme mot, d'un peu archaïque. La plupart proviennent de l'église ou du cloître et y ont passé la plus grande partie de leur existence terrestre. Beaucoup sont des anachorètes ou des ascètes d'un type tout oriental, comme ces bienheureux de Kief qui ont vécu des années immobiles dans la nuit de leurs catacombes. Quelques-uns, tels qu'Alexandre Nevsky, le saint Louis du Nord, sont des héros nationaux; d'autres, tels que saint Serge, saint Tryphon, saint Étienne, l'apôtre de Perm, sont des convertisseurs dépeuples. Il n'y a qu'à comparer la surface de la Gaule ou de la Germanie à celle de la Scythie russe pour deviner ce qu'il a fallu de missionnaires à ces vastes solitudes, et que de fatigues et de souffrances ont dû braver
lique^ Mgr Bougaud, écrivait : a Non seulement l'Église gréco-russe n'a plus de saints^ mais elle n'en revendique môme plus ». {Le Christianisme et les Temps 2^f*éscnts^ t. IV, V"" part., ch. xi.)
1. La « Société des amis de l'ancienne littérature russe t> a, par les soins de M. N. Barsoukof, publié une sorte de nomenclature bibliographique des plus connus de ces saints nationaux. {IstoLchniki rousskoï agiogra/ll, Saintrétersbourg, 1882. Cf. M. Yakoutof : Jitiia sviatykh 8év. Rossii, 1882.)
les apôtres de rÉvangileau milieu de Finnois, de Mongols, de Tatars, de païens et de barbares de toute sorte.
Le ciel russe a beau compter de nobles et de haules figures, les saintes plialangos n'y présentent ni la môme variété ni le même éclat que les bienheureuses milices de rOccident. Le plus patriote des hagiographes ne le saurait contester : ni par l'originalité de leur caractère ou de leur œuvre, ni encore moins par leur influence sur l'histoire ou sur la civilisation, les saints russes ne peuvent s'égaler aux saints de l'Église latine, ou d'une seule nation catholique, telle que Tltalie, la France, l'Espagne . On y chercherait en vain des figures à opposer à un Grégoire YII ou à un saint Bernard, à un Thomas d'Aquin, à un François d'Assise, à un François de Sales, à un Vincent de Pavil. Encore moins trouverait-on rien de comparable à une sainte Catherine de Sienne ou à une sainte Tiiérèse. Comme si le térem^ ce gynécée moscovite, avait projeté son ombre jusque sur le paradis russe, les saintes, chez ces disciples de l'Orient, sont infiniment plus rares que les saints; leurs traits sont encore plus ternes et plus vagues. Ce défaut de personnalité des bienheureux, ce manque d'éclat et de relief du ciel russe ne tient pas uniquement au rôle plus elTacé de l'Église ou à la conception tout asiatique de la sainteté dans l'ancienne Moscovie, il tient aussi à l'infériorité de la vie publique et de la vie civile, a l'infériorité môme de la civilisation.
L'Église orientale, en toutes choses attachée de préférence à l'antiquité, a peu de goût pour les nouvelles dévotions, pour les nouveaux miracles, pour les nouveaux saints. Elle répugne à l'acceptation des visions et des prophéties contemporaines. D'accord avec l'Élat, l'Église s'est eiTorcée de prémvinir le peuple contre sa crédulité séculaire. Un article du code, dirigé il est vrai contre les sectaires, prohibe les faux miracles et les fausses prophéties. L'Église russe n'a pas pour cela, comme les protestants, relégué le surnaturel dans les brumes lointaines du passé.