LES SAINTS RUSSES : CANONISATION
à rindislinclc aurore du christianisme. Elle se dit toujours en possession du don des miracles, aussi bien que du don de la sainteté, y voyant un signe que Dieu est toujours avec elle. Aussi sa répugnance pour les nouveautés ne va pas jusqu'à fermer ses portes à tout nouveau thaumaturge. Elle a, en plein dix-neuvieme siècle, admis un ou deux saints.
De pareilles béatifications sont chez elle rarement spontanées ; elle s'y laisse pousser par le peuple plutôt qu'elle ne Ty provoque. Il n'y a pas en Russie de canonisation proprement dite. Rien de comparable aux longs et coûteux procès de canonisation des congrégations romaines. Cela ne serait ni dans les habitudes ni dans l'esprit de l'Église orientale. Chez elle, de même qu'aux temps primitifs, c'est encore la voix populaire qui proclame les élus de Dieu; elle en est toujours au vox populi vox Dei. ce Chez nous, me disait un ecclésiastique russe, ce n'est point le clergé, la hiérarchie qui canonise les saints, c'est Dieu qui les révèle. » Pour le peuple et pour l'Église même, le grand signe de la sainteté, c'est l'incorruptibilité du corps des bienheureux et, accessoirement, les miracles qui s'opèrent sur leur tombe. Ainsi des vieux saints de Kief dont j'ai touché les mains desséchées dans les catacombes où ils s'étaient fait murer vivants. Ainsi de l'un des derniers saints admis par les Russes, Métrophane, évêque de Yoronège au dix-huitième siècle. A l'ouverture de son tombeau, vers 1830, le corps fut trouvé intact; sa réputation de sainteté, déjà répandue dans le peuple, en fut confirmée. Le Saint-Synode fît faire une enquête sur l'état du corps et sur les miracles attribués à Métrophane. L'enquête faite, l'ancien évêque fut, après api)robation de l'empereur, reconnu officiellement pour saint. Un demi-siècle plus tard, j'ai vu des pèlerins, de toutes les parties de l'empire, se presser autour de la châsse d'argent du saint évêque*.
1. Peu de temps après Métrophane, vers 1840, il était question de reconnaître comme saint un autre évêque^ Tiklione. L'empereur Nicolas I*"" trouva
Cette manière de constater la sainteté emporte, en cfTet, le culte du corps des saints, autrement dit le culte des reliques, et par suite les pèlerinages. Il en a él6 ainsi, de tout temps, chez les Russes : on le voit par les plus anciennes chroniques. Si nombreux que soient les corps saints recueillis dans les églises, il se trouve toujours des pèlerins pour baiser la pierre qui les recouvre. Le goût des pèlerinages est un des trails par où les mœurs russes rappellent le plus l'Orient et le moyen âge. 11 est peu de paysans qui n'aient l'ambition de visiter les catacombes de Petcherski ou la tombe de saint Serge à Troïlsa. Non contents d'affluer aux sanctuaires nationaux dcKicfoude Moscou, beaucoup, tels que les Deux Vieux de Tolstoï, traversent la mer, poussant jusqu'en Palestine ou au mont Athos. Quelques-uns vont à pied jusqu'au Sinaï. Comme pour les hadjis musulmans, avoir visité les Lieux Saints est un titre de considération clans les villages.
Ces pèlerins, hommes et femmes, sont pour la plupart âgés. Les lois qui l'attachent à la terre et à la commune mettent un frein à la passion du moujik pour ces pieux voyages. Aujourd'hui, comme au temps du servage, il n'obtient guère de s'absenter longtemps que lorsqu'il a élevé sa famille ou qu'il est impropre au travail. Ces pèlerins du peuple cheminent souvent par troupe, d'ordinaire à pied, avec leurs longues bottes ou leurs laply d'écorce de tilleul, marchant lentement des semaines et des mois, parfois mendiant en route, couchant à la belle étoile ou sous de vastes hangars dressés, pour eux, auprès des monastères en renom. Aucune distance ne les effraye : on a vu des femmes et des vieillards traverser ainsi l'empire, des frontières de rOccidcnt au cœur de la Sibérie, ou des rives du Dniepr aux bords de la mer Blanche. Beaucoup de ces vieillards des deux sexes, en route vers les sanctuaires lointains, accomplissent un vœu de leur jeunesse ou de leur
que c'était assez d'un pour un règne, et Tikhone dut attendre une vingtaine d'années; il n'a été onicieliement admis que sous Alexandre II.
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âge mûr; ils ont, durant des années, attendu qvie la vieillesse leur apportât le loisir de payer leur delte au Christ ou aux saints. Parfois, d'accord avec le goût national, les moujiks se cotisent et forment une sorte d'artèle pour accomplir à frais communs les longs pèlerinages.
Les paysans qui vont, jusqu'en Terre Sainte, allumer un cierge au Saint Sépulcre et puiser une bouteille de Tcau du Jourdain, deviennent de plus en plus nombreux. La Russie envoie aujourd'hui plus de pèlerins en Palestine que toutes les autres nations chrétiennes ensemble. Autrefois beaucoup s'y rendaient entièrement par terre, franchissant à petites journées les steppes ponto-caspiennes, le Caucase, l'Asie Mineure, le Taurus, à travers les mépris et les vexations des Musulmans^ Aujourd'hui un grand nombre vont encore à pied jusqu'à Odessa, où ils s'embarquent à prix réduit pour Kaïfa ou JafTa. Chaque printemps, Odessa frète pour eux des bateaux sur lesquels on les entasse comme, dans nos ports, les émigrants pour l'Amérique. Moyennant une cinquantaine de roubles, les hommes du peuple peuvent se faire transporter, du cœur de la Russie aux rives de la Palestine, avec la sécurité d'un retour payé d'avance. Naguère leurs consuls étaient obligés d'en rapatrier gratuitement des centaines, que la rapacité des moines grecs avait dépouillés de leur dernier kopek.
Tout comme nos pèlerins latins au moyen âge, ces pèlerins russes ont, depuis longtemps, des itinéraires pour leur indiquer les pi incipales étapes de la route, avec les sanctuaires à visiter et les reliques à vénérer. Une Société qui compte parmi ses membres des princes du sang et de liauls dignilaires du clergé, la <:< Société orthodoxe de Palestine », s'est donné pour mission de veiller sur ces humbles visiteurs du tombeau du Christs A Odessa, à Constantinople,
1. CeUe Société a des ressources considérables; ses recettes annuelles alleignaicnt^ en 1895^ près de 300^000 roubles; une partie de ses revenus est employée à soutenir le clergé grec de Terre Sainte qui est ainsi entretenu p ir la Russie.
à Jérusalem, on leur a préparé des refuges ou des hospices. Débarqués sur la côte inhospitalière de Palestine, sans autre bagage qu'une besace que chacun, homme ou femme, porte sur son dos, les pèlerins, le bâion à la main, s'acheminent lentement vers la cité sainte, en psalmodiant de sainles prières. Je lésai vus, pareils à nos pèlerins des Croisades, se prosterner et baiser la poudre de la route au premier aspect des murailles de la ville de David. J'ai renconlré à Bethléem, au Jourdain, à Tibériade, leurs longues et sordides caravanes, parfois escortées de zaptiés turcs. Les infirmeries des monastères grecs sont remplies des malades qu'elles sèment sur les sentiers de la Judée; chaque printemps, des moujiks, encore vêtus de leur touloup d'hiver, ont la joie d'elre inhumés dans la terre foulée par les pieds du Sauveur.
Ces milliers de pèlerins portent avec eux en Syrie la réputation de la piété et de la puissance de la Russie. Le gouvernement impérial a bâti pour ses nationaux, aux portes de Jérusalem, un immense couvent pareil à une ville. Non contents d'avoir, avec la France du second Em])ire, reconstruit la coupole du Saint Sépulcre, les Russes ont, en diverses localités de la Palestine, restauré des églises et fondé des écoles où l'on enseigne le russe et l'arabe*. Sur cette terre des Croisades, où les différentes confessions et les diverses nations chrétiennes sont en perpétuel conflit d'influence, la Russie, la dernière venue, a déjà su, comme patronne de l'orthodoxie, se tailler une place à part. Si jamais Taigle moscovite vient à tremper ses ailes dans les eaux de la Méditerranée, ces pacifiques troupes de pèlerins pourraient bien frayer la voie à la conquête de nouveaux croisés.
1. La Société russe de Palestine a ainsi établi, à Nazareth, une sorte d'école normale, et, dans les villes de la Terre Sainte, une vingtaine d'écoles qui font concurrence à celles des congrégations catholiques et des missions protestantes.