‹ L'empire des tsars et les Russes 3, La religionChapitre 83 sur 353 · Ou <x j'ai péché; mon père, » r/réchen, baliouchkar · texte numérisé non relu

Ou <x j'ai péché; mon père, » r/réchen, baliouchkar

OU deux demandes rapidement posées suffit, en général, |iOur obtenir l'absolution. Quelques personnes prétendent même se blesser de questions Irop directes. Un pope ayant demandé à un fonctionnaire s'il s'élait laissé corrompre, ou, selon l'expression du narrateur, s'était laissé graisser la patte, le pénitent aurait répondu au confesseur qu'il allait trop loin. Parfois, à la suite ou au lieu de ses interrogations habituelles, le prêtre s'enquiert si Ton se s^nt la conscience chargée, ou si Ton a quelque faute particulière à déclarer. J'ai entendu citer, dans un chef-lieu de gouvernement, un ecclésiastique qui, pour toute question, se contentait de demander à ses pénitents leur prénom, l'absolution se donnant nominativement. D'habitude, une confession en bloc, un simple aveu de culpabilité, comme la vague formule « Je suis pécheur », est une réponse suffisante à tout; il n'est pas besoin d'entrer dans des désignalions plus précises. On semble avoir un mode de confession analogue dans l'Église arménienne, qui, pour les rites et les pratiques, est restée très voisine de l'Église grecque. J'ai rencontré dans la Transcaucasie un éveque arménien, homme insiruit et intelligent, qui ne craignait pas d'ériger ce mode sommaire de confession en théorie théologique. « Reconnaître qu'on a péché, disait-il, comprend toutes les fautes. Quand vous avez dit « Je « suis pécheur », vous avez tout dit. La confession est le rite extérieur de la pénitence; exiger d'elle des aveux plus précis, c'est la matérialiser au profit du clergé. Cette doctrine, qui pouvait se ressentir de quelque influence protestante, n'est point celle des théologiens russes. Pour la théorie, on ne trouve, sur ce sacrement, entre eux et les catholiques, qu'une différence notable : c'est à propos de la pénitence qu'impose le confesseur. Selon l'enseignement orthodoxe, ce n'est point une satisfaction pour le péché, une compensation des fautes commises; c'est simplement une correction, un moyen de discipline pour le pécheur, et ce remède ne lui est d'ordinaire prescrit que s'il le

réclame. Cette doctrine sur la pénitence se lie à celle sur les bonnes œuvres; elle fait rejeter à l'orthodoxie orientale toute l'économie des indulgences latines, tout ce que les Russes appellent ironiquement les comptes en partie double et la banque spirituelle de 1 Église romaine ^

Si l'oreille de l'étranger ne peut Juger par elle-même de la confession orthodoxe, ses yeux lui en peuvent apprendre quelque chose. Il n'a pour cela qu'à se rendre dans une Église, au commencement ou à la fin du grand carême. Dans les pays orthodoxes il n'y a point de confessionnaux; rien, dans les temples catholiques de Kief ou de Vilna n'intrigue davantage le paysan russe. La présence ou l'absence de ces monuments spéciaux, de ces petites guérites [houdki)^ comme les appelait naïvement un moujik, est déjà un signe du plus ou moins d'importance de la confession dans les deux Églises. Il n'y a, d'ordinaire, en Russie, ni siège pour le prêtre, ni prie-Dieu pour le pénitent : tous deux se tiennent dans l'église, debout en face l'un de l'autre, derrière une grille ou un paravent qui les sépare de la foule sans les enlever aux regards. Parfois même cette mince barrière est supprimée : le prêtre reçoit la confession au pied d'un mur ou d'un pilier de la nef, sans que rien l'isole du commun des fidèles. A côté de lui est un pupitre avec une croix et un évangile, sur lequel le pénitent pose deux doigts de la main, comme pour jurer de dire la vérité. En certains jours du carême, on voit, dans les paroisses des villes, se dérouler de longues files de fidèles de tout sexe et de toute classe, parfois des milliers de personnes, faisant queue les unes derrière les autres, toutes

1. C'est ainsi que le slavophile Khomiakof montrait à ses compatriotes rÉglise de Rome « établissant entre l'homme et Dieu une balance de devoirs et de mérilcs; mesurant les péchés et les prières^ les fautes et les actes d'expiation* fait^ant des reports d'un homme sur un autre; introduisant enûn dans ic sanctuaire de la foi tout le mécanisme d'une maison de banque ». UÉglise latine et le protestantisme. — Le clergé n'ayant pas, selon l'expression du même Khomiakof, « de fonds de réserve de la grâce à distribuer », il se trouve, par là encore; privé d'un des moyens d'inûuence du clergé catholique.

debout et tenant chacune à la main un petit cierge. La tête de ces colonnes se presse contre le paravent derrière lequel s'abrite le confesseur ; serré par le flot sans cesse renouvelé de la foule, il peut à peine donner une ou deux minutes à chaque pénitent. Chacun s'avance à son tour, se courbe et se signe plusieurs fois selon l'usage russe, répond à deux ou trois questions du pope, et reçoit Tabsolution, que lui donne le prêtre en lui imposant sur la tête un pan de l'étole. Le fidèle absous baise la croix ou TEvangile, et, après avoir recommencé, devant quelque image, ses signes de croix et ses salutations, il va se faire inscrire sur les registres du diacre, ou sort pour revenir communier le lendemain.

Un usage bien russe et bien chrétien, c'est, en allant à confesse, de demander pardon à toutes les personnes qui vous approchent, parents, amis, serviteurs. A Moscou, cela ne suffit pas aux gens du peuple. Les jours de confession, on en voit, dans l'église, s'incliner humblement les uns devant les autres, sans même se connaître, en signe tacite de mutuel pardon.

La plupart de ces confessions, accumulées à époques fixes, sont naturellement rapides, sommaires, parfois tout extérieures. Il n'en est pas cependant toujours ainsi. Il y a des âmes scrupuleuses ou repentantes, il y a des prêtres zélés qui ne se contentent pas de ces confessions presque uniquement cérémonielles et ont besoin de demander, ou de donner, des conseils ou des consolations. On retrouve, à cet égard, les deux tendances opposées que nous avons signalées chez l'Église gréco-russe, l'une, dans le sens catholique allant au développement de la confession, l'autre, dans le sens inverse, la réduisant à une affaire de forme. Parmi les âmes les plus pieuses, c'est le premier penchant qui semble dominer. Il y a des jeunes filles qui s'effrayent d'approcher du pope, des mères qui s'inquiètent des questions que l'on peut poser à leurs filles. Cela toutefois est rare. La confession est parfois si peu intime, qu'il est des

pensionnats ou des écoles où, pour aller plus vite, le prêtre confesse deux ou trois enTants à la fois, leur posant simultanément les mêmes questions, auxcjuelles les enfants font les mêmes réponses. Gela rappelle Thistoire de la confession du régiment, Taumônier demandant à haute voix : ce As-tu volé? as-lu bu? as-tu forniqué? et les hommes répondant en chœur : « J'ai péché, mon père ». Encore cela se peut-il comprendre en campagne.

Une chose digne de remarque, c'est que chez les vieuxcroyants, qui prétendent en toutes choses demeurer fidèles aux anciens usages, la confession est plus longue et plus stricte. Chez eux, le prêtre, en habits sacerdotaux, reste seul, face à face avec le pénitent. Les autres fidèles attendent leur tour à l'écart, parfois même au dehors, sous le porche de l'église. Non content d'interroger sur les dix commandements, le prêtre, qui^ chez eux, tutoie toujours les pénitents, ne craint pas de leur adresser les questions les plus délicates. Tel est, du moins, ce que je tiens de certains vieux-croyants. Un sectaire du nom d'Avvakoum, brûlé sous la minorité de Pierre le Grand, nous a laissé, dans une espèce d'autobiographie, un exemple de la pratique de la confession auquel l'antiquité et la sincérité du narrateur donnent un intérêt singulier. Ce passage* montre qu'alors, à l'origine du schisme, la confession russe était loin d'être toujours purement cérémonielle .

Avijourd'hui encore, dans quelques églises de couvent, par exemple, l'œil de l'observateur croit parfois distinguer une confession plus animée et plus intime que d'habitude. La

L Le voici^ d'après une traduction de Mérimée^ qui a cherché à rendre la naïveté de l'original, a Comme j'étais parmi les popes^ vint une fiile pour se confesser^ chargée de gros péchés, coupable de paillardise et de toute vilenie, s'accusant avec larmes et me contant son fait, debout devant l'Évangile. Alors moi, trois fois maudit, moi médecin des âmes, je pris l'infeclion, et le feu brûlant de paillardise m'entra au cœur. Rude pour moi fut Ja journée. J'allumai trois cierges que j 'attachai à un pupitre, et mis ma main dans la flamme jusqu'à ce que s'éteignît cette ardeur impure. Puis, ayant congédié la fille .je

pliai mes habits » Jitie protopopa Avvakoumaj page 12 [Journal des

Savants^ 1867, p. 420)*

pratique du sacrement de la pénitence n'en semble pas moins être restée plus primitive et plus discrète en Orient qu'en Occident. La confession y est plus flexible, moins strictement réglementée ; elle se rétrécit ou s'élargit selon les habitudes ou selon les besoins des âmes. A ce mystérieux tribunal, comme en toute chose, TÉglise gréco-russe serre le cœur et Tcsprit de ses enfants de moins près que l'Église romaine. La directio7i^ celte institution catholique si chère au xvu^ siècle, est peu connue de l'Orient. La généralité même des aveux de la confession en diminue l'attrait et, par suite, la fréquence; le prêtre a moins de prise sur lésâmes: le sacrement qui lui assure le plus d'empire, chez les Latins, lui donne peu d'influence chez les Grecs.

Il y a dans les usages mômes de l'Église orthodoxe, de l'Église russe en particulier, plusieurs raisons pour que la confession soit moins exigeante qu'en Occident. L'une est le mariage des prêtres. L'exemple de l'Orient prouve que la confession n'exige pas le célibat du confesseur. Rome môme le reconnaît en admettant le mariage du clergé chez les Grecs-unis, les Arméniens, les Maronites. Il n'en est pas moins vrai que l'homme attaché à une femme inspire moins de confiance ou, pour mieux dire, moins d'abandon. Plus exposé au soupçon d'indiscrétion, le prêtre marié sera lui-même plus discret avec le pénitent.

En Russie, la loi punit la violation du secret sacramentel. Si l'on y entend plus d'histoires de ce genre qu'en Occident, elles y sont cependant fort rares et, le plus souvent, sujettes à caution* En voici une. Une jeune fille devenue secrètement mère avait étouffé son enfant. Le carême l'ayant, avec tout le village, amenée devant le pope, elle confesse humblement son crime, et l'absolution la délivre de ses remords. A quelques semaines de là, dans une réunion de femmes, un jour de fête, elle se trouve par hasard près de l'épouse du prêtre. Au contact de la jeune fille, la popesse laisse échapper un cri d'horreur et manifeste si clairement sa répulsion, que, d'explication en explication,

tout finit par se découvrir. Le pope fut, dit-on, dégradé, et la jeune fille criminelle graciée par Tempereur. De tels faits sont trop exceptionnels pour retenir souvent l'aveu des péchés sur les lèvres du coupable. Ce que le mariage du prêtre peut arrêter, c'est moins peut-être la confession des crimes et des fautes graves que les confidences et les effusions de l'âme religieuse. Marié et père de famille, comme un simple mortel, le pope n'est point entouré de l'angélique auréole que met au front du prêtre catholique le vœu de chasteté ; il n'exerce pas sur les cœurs pieux, sur les femmes surtout, la même fascination mystique.

Une autre cause de cette simplicité de la confession et en même temps du formalisme qui a envahi TÉglise, c'est l'usage de faire payer immédiatement au fidèle chaque fonction que le prêtre remplit pour lui. En Russie, de même qu'en Orient, tous les sacrements se payent, la pénitence aussi bien que le baptême ou le mariage. C'est là une triste nécessité de la pauvreté du clergé; il n'a point de budget suffisant pour affranchir le fidèle de pareilles redevances. Ces offrandes n'ont pas de tarif ; pour la confession du moujik, c'est 10 ou 20 kopeks (40 ou 80 centimes), pour celle du riche quelques roubles. Les dons dépendent de la condition ou de la générosité, de la vanité ou du repentir. Cette aumône, remise comme un salaire à la fin de la confession, incline le prêtre à l'indulgence et à la réserve; il se sent intéressé à encourager la libéralité du pénitent et à en garder la pratique. Pour l'Église et pour son ministre, le fidèle devient une sorte de client.

Si la confession et les autres pratiques de dévotion sont souvent, en Russie, des actes purement extérieurs, tout cérémoniels, la faute en est, povu^ une bonne part, à l'intimité des deux pouvoirs, à la force légale que l'État prête aux commandements de l'Église. Ce n'est pas impunément qu'on transforme les devoirs religieux en obligations civiles. La législation russe ordonne à tout orthodoxe de recevoir les sacrements au moins une fois par an; d'après un article du

Page 1