PRINCIPALES PHASES DE L'HISTOIRE DE L'ÉGLISE
sion du christianisme dans les immenses plaines du Nord, parmi des peuplades de tant de races diverses, prête à ces annales un charme égal à celui des récits de la prédication clirétlenne dans les forêts de la Gaule ou de la Germanie. Pour le politique, elles ont un double intérêt: au dehors, l'émancipation progressive de l'Église russe vis-à-vis de rÉglise mère de Gonstantinople ; au dedans, Tintimité croissante de Taulorité spirituelle et du pouvoir temporel. Cette marche parallèle vers un double objet donne à l'histoire ecclésiastique de la Russie une singulière unité.
Au point de vue de ses relations étrangères, comme au point de vue de son gouvernement intérieur, l'existence de l'Église russe se partage en quatre phases : l'âge de la complète dépendance du siège de Gonstantinople, — la période transitoire où l'Église moscovite acquiert peu à pevi son autonomie, — enfin, l'indépendance ecclésiastique définitivement proclamée, — la période du patriarcat, puis celle du saint-synode, qui dure encore.
Pendant la première époque, les métropolites de la Russie, siégeant à Kief, comme les grands-princes, sont d'ordinaire directement nommés par le patriarche de Gonstantinople. Souvent même ce sont des Grecs étrangers à la langue et aux mœurs du pays. En dépit des tentatives de quelques kniazes pour rompre cette sujétion, l'Église russe n'est guère alors qu'une province du patriarcat byzantin. Peut-être un jour, Tinfluence russe dominant sur le Bosphore, verra-t-on l'inverse : des Slaves s'asseoir sur le trône patriarcal de Photius, et les Églises grecques d'Asie devenir vassales du Nord. :
Tchernîgof^ en a publié un résumé substantiel^ traduit en allemand par le D*^ Blunienthal {Gescliichte der Kirche Russlands^ 1872); Mgr Macaire^ métropolite do Moscou, l'a racontée en un vaste ouvjagc^ malheureusement înachevé, qui partout feiait honneur au clergé {I<lorita liousskoï Tserkvi\ 13 volumes). Nous citerons en outre la savante histoire de M. Goloubinsky, arrêtée encore aux époques primitives, l'excellent manuel de M. Znamensky, et, en allemand^ le livre déjà ancien de Strahl.
L'invasion des Tatars et le transport du centre politique de la Russie des bords du Dniepr au bassin du Volga relâchent, en les isolant, le lien de Byzance et de sa fille. Le métropolite, qui suit les grands-princes à Vladimir, puis à Moscou, est encore sufTragant du patriarche grec, mais il est de sang russe ; il est élu par son clergé ou choisi par le souverain. Les guerres civiles des princes apanagés, puis la domination tatare, lui garantissent longtemps plus d'influence ou d'indépendance que ne lui en eût laissé un pouvoir plus fort. Gomme les kniazes de Moscou, les métropolites étaient confirmés par les khans mongols. La politique des oppresseurs se joignait à la piété des princes nationaux pour assurer les prérogatives de la hiérarchie ecclésiastique. Russes et Tatars contribuaient à l'ascendant d'un clergé dont les chefs servaient d'arbitres entre les dilTérenls kniazes, ou d'avocats vis-à-vis de l'envahisseur. 11 n'y avait qu'un métropolite et il y avait plusieurs princes. L'autorité métropolitaine s'étendait plus loin que le pouvoir du souverain. Ce dernier avait intérêt à ménager le chef du clergé, à s'en faire un allié ou un instrumenL Et, de fait, l'unité de la hiérarchie a préparé l'unité politique. Les métropolites peuvent être comptés au nombre des fondateurs de la Moscovie. Cet âge est peut-être le plus glorieux de l'Église russe; c'est son âge héroïque; c'est l'époque de ses plus grands saints nationaux : les Alexandre Nevski, les Alexis, les Serge, l'époque de la plupart de ses grandes fondations monastiques.
Pendant que les métropolites de Moscou aidaient à «rassembler la terre russe une autre métropolie surgissait à l'ouest, dans les terres orthodoxes passées sous la domination lithuano-polonaise. L'Église se dédoublait, comme la Rous antérieure à l'invasion tatare. Jaloux de posséder une hiérarchie indépendante du Moscovite leur voisin, les princes lithuaniens érigeaient dans leurs États, tour à tour à Vilna et à Kief, une métropole rivale de Moscou. Les prélats moscovites eurent beau continuer à s'intituler
LES DEUX MÉTROPOLIES. 173
métropolites de toutes les Russies% ce dualisme dura jusque vers la fin du dix-septième siècle. Pour ramener Tunilé dans la hiérarchie, il fallut la réunion de la Petite à la Grande-Russie. Les deux métropoles, soumises à des influences diverses, se montrèrent animées d'un esprit différent. Kief, orgueilleuse de sa culture, dédaignait la grossièreté de Moscou, lui reprochant son ignorance et son formalisme; Moscou, fîère de son indépendance, suspectait l'orthodoxie de Kief. En contact avec les Latins et en lutte avec rUnion, la métropole occidentale subissait l'ascendant des idées européennes, tout en faisant tête à la propagande catholique. A Kief se rattachent plusieurs des grandes figures de l'Église russe, au premier rang le métropolite Pierre Moghila. D'origine moldave, bien que sans doute de sang slave, Moghila est un des grands évêques de l'orthodoxie, pour ne pas dire de la chrétienté. Il avait étudié à Paris : l'Orient doit à cet élève de la Sorbonne la fameuse confession orthodoxe, acceptée comme règle de foi par ses patriarches. Sujet de la Pologne, Moghila a mérité d'être regardé comme un des précurseurs de Pierre le Grand. Il lui avait, à un demi-siècle de distance, préparé des auxiliaires dans son Académie de Kief-. Grâce à lui, lorsque la métropolie kiévienne fut réunie au patriarcat de Moscou, dans l'Église russe, reconstituée en son unité, le premier rôle appartint aux Petits-Russiens, aux enfants de la métropolie supprimée.
L'élévation de l'autocratie, au sortir du jougtatar, devait diminuer la position de l'Église : l'extinction de la maison souveraine lui redonna, pour un temps, une puissance nouvelle. A travers ses fureurs bizarres, Ivan le Terrible avait abaissé le clergé aussi bien que les boyars. Le métropolite Philippe avait payé de son siège, et peut-être
1. Ivan Kalita^ qui prît^ le premier, le titre de grand-prince de toutes les Russies, ne fit peut-être en cela, selon l'historien Bestoujef Rioumine, qu'imiter les métropolites.
2. Voyez Mgr Macaire : Isloriia Rousskoï Tserkvi, t. XI, 2^ partie.
de sa vie, ses remontrances à Ivan. Aujourd'hui la châsse d'argent du saint évêque occupe, selon Tusage oriental, un des quatre angles de la cathédrale de Moscou (ce sont les places d'honneur); et les souverains de la Russie vont baiser les reliques de la victime du tsar. Le métropolite, chef unique de l'Église moscovite, était déjà un personnage bien considérable en face d'un autocrate. Il fut remplacé par un prélat pourvu d'un titre plus imposant et de plus hautes prérogatives. En 1589, au lendemain de la mort du prince qui avait le plus violenté le clergé, sous le fîls du Terrible, la Russie demanda un patriarche. L'initiative de cette innovation ne vint pas d'un tsar, elle vint des calculs d'un homme qui, devant la fin prochaine de la famille régnante, rêvait le pouvoir suprême. Le patriarcat fut établi à la même époque et sous la même influence que le servage. Par Tune de ces deux mesures, Boris Godounof cherchait l'appui de la noblesse, par l'autre l'appui du clergé. Les motifs étaient honorables pour la Russie : il s'agissait de l'émanciper de toute suprématie religieuse étrangère, de mettre la chaire de Moscou sur le môme rang que les vieilles métropoles ecclésiastiques de rOrient. Les prétextes étaient plausibles : la Moscovie, démesurément agrandie sous les derniers tsars, était trop vaste pour que son Église pût être gouvernée des rives du Bosphore; Gonstantinople était tombée sous le joug des Turcs et son patriarche sous la dépendance du sultan. L'empire russe n'était pas seulement le plus grand des États orthodoxes, il était le seul libre de toute domination étrangère : ne semblait-il pas naturel que l'indépendance ecclésiastique suivît Tindépendance politique?
La création du patriarcat, comme, un siècle plus tôt, le mariage d'Ivan III avec l'héritière des empereurs d'Orient, cachait-elle de lointaines visées? Les Russes entrevoyaientils la possibilité de succéder aux Grecs dans leur ancienne suprématie religieuse et politique? On ne saurait l'affirmer : les peuples, les princes mômes, en pareil cas, obéis-