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CHAPITRE VI

Des relations de l'Église et de TÉtat. — Comment la constitution ecclésiastique a été aHectée par l'autocratie. — Principales phases de l'histoire de l'Église russe. — Modes successifs de son gouvernement. — La période byzantine. — Les deux métropolies. — Le patriarcat. — Le patriarche Nikone et la lutte des deux pouvoirs. — Pierre le Gi'and et l'abolition du patriarcat. — Le c< Règlement spirituel » et la suprématie de l'État. — La fondation du <c collège ecclésiastique » ou saint-synode. — Comment l'adaiinistration synodale semble la forme définitive du gouvernement des Églises orthodoxes. — Du pouvoir du tsar en matière ecclésiastique. — Est-il vrai que l'empereur soit le chef de l'Église? — Comparaison avec l'étranger.

Dans Torthodoxie orientale, la constitution ecclésiastique tend à se modeler sur la constitution politique, de même que les limites des Églises tendent à se calquer sur les limites des États. Ce sont là deux faits corrélatifs, inhérents à la forme nationale des Églises orthodoxes. Confinées dans les frontières de l'État, dépourvues de chef commun et de centre religieux étranger, ces Églises, indépendantes les unes des autres, sont plus ouvertes à Tinfluence du pouvoir temporel, plus accessibles au contrecoup des révolutions de la société laïque. Avec une hiérarchie partout identique de prêtres et d'évêques, les Églises orthodoxes s'accommodent, selon les temps ou les lieux, de régimes fort divers : le mode de leur gouvernement intérieur finit toujours par se mettre en harmonie avec le mode de gouvernement politique. Le degré de leur liberté est en raison de la liberté civile, et la forme de leur administration en rapport avec l'administration de l'État.

Sur ce point, nous devons le rappeler, on a souvent, en Occident, pris l'effet pour la cause. L'asservissement des

Eglises de rite grec a été la conséquence plutôt que le principe de la servitude des peuples de l'est de TEurope. En Russie, connme à Byzance, c'est moins la dépendance de l'Église qui a créé l'autoci atie, que l'autocratie qui a fait la dépendance de l'Église.

L'autocratie, telle est la clef de l'histoire de l'Église russe. Veut-on en comprendre les destinées et la constitution, il faut sans cesse se répéter que c'est une Église d'État, et d'un État autocratique. Gela seul explique bien des anomalies apparentes. Placée à côté d'un tsar omnipotent, grandie à l'ombre d'un pouvoir illimité, l'Église a dû se faire à de pareilles conditions d'existence. Aucune religion n'eût échappé à cette nécessité. L'Église la plus jalouse de sa liberté, la seule qui ait jamais revendiqué une indépendance absolue, l'Église romaine, n'eût pu respirer impunément l'air épais de l'atmosphère autocratique. On ne conçoit pas une Église entièrement libre dans un État où rien n'est libre. Comment le spirituel s'y émanciperait-il du temporel? Comment délimiter ce qui est à Dieu et ce qui est à* César, sous un régime où César est en droit de tout exiger?

L'histoire de l'Église de Rome en fournit la preuve. Les papes ne se sont sentis pleinement indépendants que lorsqu'ils ont été affranchis de la sujétion des Césars grecs ou germaniques. Si l'on étudie les relations des pontifes romains avec les empereurs byzantins, au sixième, au septième, au huitième siècle, on est étonné des marques d'humilité auxquelles sont obligés de se courber les prédécesseurs de Grégoire VII. Gomme à tous les sujets de Vimperator^ il leur faut descendre, envers les Augustes, aux formules serviles de l'abjecte étiquette orientale, aux formules païennes de Tidolâtrique étiquette romaine. Il leur faut appeler ce divins » les ordres qui leur viennent de la personne « sacrée du paatXeOç, alors même que cet héritier du princeps romain n'est qu'un usurpateur sans autre droit au trône que ses crimes. Les plus grands, les plus saints

l'église et l'autocratie. 169

des pontifes, un Léon le Grand, un Grégoire le Grand, non contents de flatter les empereurs, doivent faire leur cour aux impératrices et, pour gagner le maître, s'assurer la faveur des maîtresses, les Augustae^ Et cependant, pour Grégoire et ses successeurs, l'empereur est loin; il ne trône pas au Palatin ou au Gœtiua, dans le voisinage du Latran; il n'est représenté en Italie que par un officier étranger, Texarque, qui n'habite même pas à Rome. Les écrivains catholiques aiment à considérer l'abandon delà Ville Éternelle par les empereurs et la chute de l'empire d'Orient comme des événements providentiels. Ils ont raison. L'empereur fût demeuré à Rome ou le pape l'eût suivi à Byzance, que jamais la papauté n'eût été la papauté* On conçoit mal un pape face à face avec Qn autocrate.

Ce contact du pouvoir absolu, l'Église russe y a été soumise durant des siècles. Gomment toute sa constitution n'en aurait-elle pas été aflfectée? Elle ne pouvait, comme Rome, se parer du prestige de la succession apostolique et se retrancher dans le principat de saint Pierre. Fille de l'Église grecque, elle ne pouvait prétendre à plus d'indépendance que sa mère. Les modèles que lui ofTrait Byzance ne l'excitaient pas à convoiter une orgueilleuse indépendance. A l'exemple de sa mère, une mère qu'elle ne pouvait prétendre égaler ni en ilkistration ni en science, elle ne devait point se montrer trop exigeante en fait de liberté. Ses premiers instituteurs dans le christianisme lui avaient inculqué la soumission aux puissances; les missionnaires grecs lui avaient apporté les lois et les règles de la Nouvelle Rome. Gomment le métropolite de la Russie, longtemps suff'ragant de Byzance, eût-il réclamé plus de franchises que le patriarche œcuménique? Pour Moscou, comme pour Kiet, Tsargrad, la Ville Royale du Bosphore % n'était-

1. Voyez notamment M. E. Lavisse : Études sur V histoire d'Allemagne : L'entrée en scène de la papauté^ /^evi^e des De uoo Mondes, 15 déc. 1886.

'2. Tsargrad, la Ville Royale, nom slave de ConsLantinople; c'est à tort qu'on traduit parfois: « la ville du tsar ».

elle pas le soleil vers lequel se tournaient sans cesse les yeux des orthodoxes? Or, à Tsargrad, Tautocrator grec, littéralement adoré et encensé comme un dieu, était le gardien traditionnel de Tunionde TÉglise et de l'État, union qui pour lui, comme pour son clergé, revenait à la subordination de l'Église à TÉtat. L'empire grec écroulé, les Isars russes devaient se regarder comme les héritiers des empereurs d'Orient, s'en approprier l'étiquette et les prétentions, ^vec une double difïérence à l'avantage de l'Église russe. Dans la sainte Moscou, les murs du Kremlin n'ont jamais été souillés par les rites idolàtriques de la cour byzantine; à Moscou, les tsars ne naissant pas tous théologiens comme les empereurs grecs, ni les Rurikovitch, ni les Romanof ne se sont, à la façon des Gomnènes, ingérés dans les querelles de doctrine ou de discipline. Respectueux du dogme, il leur suffisait de tenir les pasleurs de l'Église dans leur dépendance. Pourvu que la doctrine demeurât intacte, le clergé, de son côté, acceptait la subordination de l'Église. Heureuse d'être honorée par le tsar orthodoxe, la hiérarchie sentait moins la suprématie du trône qu'elle n'en sentait la protection. Loin de se révolter contre le pouvoir suprême, l'Église se faisait un mérite de se montrer humble et soumise, se flattant d'être fidèle aux antiques traditions des Constantin et des Théodose, prétendant ainsi témoigner son esprit de paix et mettre en pratique la maxime : « Mon royaume n'est pas de ce monde ».

Les conséquences du régime autocratique dans le gouvernement ecclésiastique ne se sont manifestées que peu à peu. Avant d'occuper dans l'État la place que lui a marquée Pierre le Grand, l'Église russe a passé par des phases fort diverses. Cette Église, dont toute la vie nous semble un sommeil de neuf siècles, a eu une existence active, vivante, souvent tragique. A notre étonnement, elle a une histoire aussi remplie et aussi animée qu'aucune^. La lente difi'u-

1. Les Russes^ ecclésiastiques et laïques, l'ont plusieurs fois écrite. M. Mouravief^ le frère du terrible général, l'avait ébauchée j Mgr Philarète^ évêque de

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