Lettre du 27 décembre 1773 (8 janvier
mêmes exigences que la couronne d'Angleterre sous les Tudors, sous les Stuarts^ sous les Georges de Hanovre^ Ni Moscou ni Pétersbourg n'ont vu une assemblée laïque, telle que le Parlement britannique, légiférer souverainement sur l'Église. Ni Moscou ni Pétersbourg n'ont entendu les juristes ou les théologiens revendiquer pour le prince^ en matière ecclésiastique, la suprême autorité que lui déféraient si volontiers juristes et théologiens dans l'Allemagne protestante. La classique théorie de l'évêque du dehors n'a jamais reçu les mêmes développements dans la Russie orthodoxe que dans les pays luthériens. Ici encore, on pourrait dire que, tout en se rapprochant davantage des premiers, l'Église russe est demeurée à mi-chemin des protestants et des catholique».
Un autre fait moins connu et non moins digne de remarque, c'est que, de tous les États orthodoxes, l'empire russe est encore celui qui a témoigné le plus de déférence vis-à-vis de l'Église. C'est peut-être une des raisons des sympathies que garde la Russie parmi le clergé, en certains pays où les laïcs sont défiants envers elle. Si le gouvernement impérial n'a pas laissé à l'Église plus de liberté réelle, il a pris plus de soin d'en déguiser la dépendance. Les États orthodoxes sortis des démembrements successifs de la Turquie ont tous, nous l'avons dit, imité la constitution imposée à l'Église russe par Pierre le Grand; mais, en copiant la Russie, ils ont, d'habitude, renchéri sur leur modèle.
1. En Angleterre, le roi « se déclare chef suprême de TÉglise, gardien et défenseur de la vérité religieuse. C'est lui qui esL en son conseil^ la juridiclionsuprême pour les matières spirituelles. L'hérésie même n'échappe pas à sa compétence. Granmer estime que la couronne peut, à elle seule, faire un prêtre sans qu'ancune ordination soit nécessaire. Même après que cette opinion extrême a été abandonnée, il reste admis que les évêques reçoivent du prince seul l'investiture et ne gardent leur dignité qu'à son plaisir ; une nouvelle commission leur est délivrée à chaque règne qui connnence. » E. Boutmy : Le développement de ta Constitution et de la Société politique en Anfjleterre (1887), p. 140. — Pour les États du continent, cf. Dollinger : Kirehe und Kirchen, passim.
En Grèce, le roi a été reconnu, par les synodes nationaux, comme l'adminislraleur et Tarchège, àpx^yoç de rÉglise nationale. En Serbie, le gouvernement du roi Milan a montré son respect de Tindépendance ecclésiastique en déposant ou, mieux, en destituant de sa propre autorité, comme de simples fonctionnaires, les métropolitains récalcitrants à ses ordres. La Russie autocratique y eût mis plus de formes. Les évêques de Serbie ont eu beau prendre parti pour leur chef, le métropolitain déposé a en vain excommunié l'intrus placé sur son siège par les ministres de Belgrade. Le gouvernement serbe a fait fi des protestations de Tépiscopat, et les éveques ont dû se soumettre aux ministres ^ En Roumanie le « régalisme » s'étale à nu. Aussi a-t-on vu le synode de Pétersbourg se joindre au patriarche de Constantinople pour représenter au gouvernement de Bucarest que la constitution de l'Église roumaine outrepassait les droits du pouvoir civil et violait les canons des conciles. Ces remontrances des deux plus hautes autorités de l'orthodoxie, les Roumains n'en ont pas tenu compte. Ils ont persisté à souligner dans l'Église la suprématie de l'État. Leurs évêques, élus par un corps électoral mi -ecclésiastique, mi -laïque, reçoivent publiquement l'investiture des mains du roi, qui la leur confère dans son palais, du haut de son trône. Pour le métropolitain primat, choisi par une assemblée composée des membres du Saint-Synode et des deux Chambres, le ministre des cultes présente au souverain la crosse archiépiscopale, en le priant de donner Tinvestiture au nouvel élu 2. — ce Je confie à Votre Sainteté le bâton arcliiépi-
1. Mgr Michel, métropolitain de Serbie, avait été révoqué en 1881 pour avoir protesté contre un impôt atteignant les meuibres du clergé aussi bien que les autres citoyens. Il va san^ dire que le prélat ainsi mis de côté était des adversaires du parti alors au pouvoir à Belgrade. Gomme c'était un ami de l'intluence russe, il a trouvé un refuge en Russie. H ofliciait comme archevêque à Pétersbourg, tandis que son successeur Tiiéodose régnait sur l'iiglise serbe. Les courants politiques ayant changé à Belgrade, Mgr Michel, mort en 1898, fut rétabli sur son siège, et l'inlrus Théodose ^déposé à son tour.
Quand il s'agit d'un simple evèque^ c'est le métropolilain primat de
scopal povir diriger la mélropolc de Hongro-Valacliie dit le roi au nouveau primat. Et le métropolitain primat et les évôques, dans leurs remerciements au prince, se félicitent de tenir la crosse de ses mains, promettant d'accomplir fidèlement la mission dont ils sont investis par Sa Majesté ^ Il est vrai que, la cérémonie d'investiture terminée, le roi, descendant du trône, baise la main du métropolitain; cl les ministres, les sénateurs, les députés en font autant à tour de rôle. Le pouvoir temporel , satisfait d'avoir constaté sa suprématie, rend ainsi hommage à l'autorité spirituelle.
En Russie, où Ton a épargné à l'Église cette humiliante investiture du pouvoir laïque, l'empereur baise, lui aussi, la main des dignitaires ecclésiastiques, montrant que, dans l'intérieur du temple, le tsar fait partie des ouailles du troupeau et non des pasteurs. Selon l'usage national, les princes baisent la main des prêtres. On raconte qu'un curé de village hésitant à tendre sa main aux lèvres d'un grandduc, qu'il était venu recevoir à la porte de son église, le prince impatienté s'écria : « Allonge donc ta patte, imbécile 1 » Un tel hommage peut sembler tout extérieur, parfois presque dérisoire; comme beaucoup d'actes de religion, en devenant habituel il est devenu machinal; il n'en garde pas moins une valeur symbolique et marque la distinction entre le temporel et le spirituel.
Loin de se regarder comme un pape ou un patriarche, le tsar russe ne revendique aucun rang dans la hiérarchie. Je ne sais qu'un empereur qui ait jamais prétendu à des fonctions ecclésiastiques; c'est le malheureux Paul P^ Un jour, dit-on, il eut envie de célébrer la messe; pour l'en dissuader, le métropolite de Pétersbourg dut lui rappeler qu'il avait été marié deux fois, ce que l'orthodoxie interdit
Roumanie qui présente au roi la crosse en disant : a Je prie respectueusement Votre Majesté de donner l'investiture d'évéque du diocèse de *** au P***. »
1. Ainsi, par exemple^ Mgr Josepli^ nommé aclicvé(iue primat en membre 18KG cl déposé sur l'ordre du gouverntMnent^ en 180G.
à SOS prêtres. Le pauvre raaniaque eût aussi bien pu dire la messe en qualité de grand maître de Tordre de Malte qu'en qualité de chef de TÉglise russe. Le tsar n'a aucun caractère ecclésiastique. Ses droits vis-à-vis de l'Église lui viennent de son pouvoir civil ; ce n'est pas comme chef du clergé, c'est comme autocrate, qu'il intervient dans l'administration ecclésiastique.
Il faut toutefois faire ici une distinction essentielle. Si le tsar reste un laïc, si, dans les alTaires religieuses aussi bien que dans les affaires civiles, l'empereur agit en qualité de chef de l'État, ce n'est point comme chef d'Élat laïc, à la façon moderne ou à la manière occidentale. S'il n'a aucun caractère ecclésiastique, le tsar a, pour la masse du peuple, un caractère religieux. Il est l'oint du Seigneur, préposé par la main divine à la garde et à la direction du peuple chrétien*. Le sacre sous l'étroite coupole d'Ouspenski lui a conféré une vertu sacrée. Sa dignité est hors de pair sous le ciel. Ses sujets de toutes classes lui ont, collectivement ou individuellement, prêté serment de iidélité sur rÉvangiie^. L'autocrate couronné, par les soins de l'Église, selon le rit emprunté à Byzance, est, par le fait de l'onction, non seulement le défenseur de l'Église, mais, à certain égard, le suprême représentant de l'orthodoxie. Le sacre
1. Voyez plus haut, livre I, ch. iv. Ce sentiment se trouve naïvement exprimé dans une adresse envoyée à rcm{)ereur Alexandre Ul par une stanilsa de Cosa(|ues du Don, à l'occasion de l'attentat de mars 1887. « La loi du Seigneur^ disaient ces Cosaques, nous enseigne que les Souverains sont désignés et sacrés par le Seigneur lui-môme. C'est Lui qui leur donne le sceptre et le pouvoir suprême ; c'est Lui qui gouverne les hommes et délègue son pouvoir à qui il lui plaît. Gomme l'œil est fait pour diriger le corps humain, de même le Souverain est donné à un peuple pour le guider dans la bonne voie. Le Souverain est sur la terre l'image de Dieu^ car il n'y a personne au-dessus de lui. Le cœur du Souverain est entre les mains de Dieu... Tel est l'enseignement de rÉcriture sainte et des antiques traditions de nos ancêtres
2. « Nous, Cosaques du Don^ Tes fils et fidèles sujets, nous sommes prêts, comme l'ordonne le serment que nous T'avons prêté, à Te faire le sacrifice do nos biens, de notre vie, de tout ce qui est en notre pouvoir, selon l'exemple de nos ancêtres. » (Adresse de la stanlLsa de Ousl-Belokalivealsk, en mars 1887.)
est une espèce d'ordination qui confère au souverain les lumières d'en haut pour raccomplissement de sa providentielle mission, L'Église qui préside à Tonction ne saurait oublier le caractère dont Thuile sacrée a marqué l'oint du Seigneur. Quant au peuple, le tsar sacré au Kremlin est à ses yeux comme le nameslnihy le lieutenant de Dieu*.
On peut se demander si un changement dans le régime politique accroîtrait les libertés de l'Église. Gela est douteux. Rien n'assure que l'Église gagnerait plus d'indépendance à la conversion du gouvernement autocratique en gouvernement constitutionnel. Les régimes les plus libres, au point de vue politique^ ne sont pas toujours les plus libéraux en matière religieuse. L'État moderne est singulièrement défiantde l'Église. Un parlement n'a pas toujours, vis-à-vis du clergé, moins d'exigences qu'un autocrate. La Grèce et la Roumanie en sont la preuve parmi les pays orthodoxes. Dans une Russie libre, les membres du clergé pourraient revendiquer leur part des libertés publiques ; l'Église, comme corps constitué, risquerait fort de demeurer en tutelle*.
1. M. Barsof a publié en 1883, pour la Société Impériale d'histoire et d'antiquités russes, une curieuse élude sur le rite et sur le sens du sacre des souverains russes. L'auteur montre combien cette cérémonie est intimement liée au développement du principe autocratique. Le rite du sacre des empereurs byzantins a, depuis le xv<* siècle, servi de modèle pour les tsars moscovites. Il est à remarquer que, depuis Pierre le Grand et Tabolition du patriarcat, le cérémonial a subi des altérations en rapport avec les changements effectués dans l'Église. C'est ainsi qu'autrefois l'empereur descendait de son siège à l'autel pour être oint et couronné par la main du patriarche. On voit encore, à l'église de l'Assomption du Kremlin, les deux ambons ou trônes du tsar et du patriarche. Aujourd'hui l'empereur est simplement assisté par les évêques; le métropolitain lui apporte la couronne, que le souverain place lui-niême sur sa tête, indiquant par là qu'il ne tient son pouvoir que de son droit. De même, l'empereur, comme prince orthodoxe, lit encore le Credo ; mais il ne promet plus, comme les vieux tsars et les empereurs grecs, de maintenir les droits de l'Eglise et de respecter les canons.
2. Les représentants officiels du gouvernement russe aiment à montrer que, sous le régime autocratique. l'Église a une meilleure situation que dans les États constitutionnels d'Orient. C'est ainsi qu'on a vu, en décembre 1886, dans son rapport pour Tannée 1884, le haut procureur du Saint-Synode, M. Pobédonostsef, accuser la Grèce, la Serbie, la Roumanie, de faire de TEglise
L'Église russe, on ne doit pas Toviblier, est une Église d'État; et, partout, l'union de l'Église et de l'État amène la dépendance de l'Église. Plus l'union est intime, plus celte dépendance est étroite. L'Église latine est la seule qui ait pu jouir des privilèges de religion d'État sans aliéner toute sa liberté, parce que le Vatican peut faire ses conditions et que l'Église y peut traiter d'égal à égal avec l'État. Tout autre est la situation des communautés orthodoxes. Pour s'émanciper de la tutelle civile, pour être entièrement libre, même dans une Russie libérale, il faudrait que l'Église russe devînt une Église libre. Or tout le lui interdit, son histoire, ses habitudes, sa grandeur même; l'État, du reste, n'aurait garde de le lui permettre. Selon l'expression d'un écrivain orthodoxe S elle a dû endosser l'uniforme de l'État; il s'est collé à ses membres ; elle n'est plus maîtresse de le quitter. Église d'État depuis des siècles, elle est condamnée à demeurer Église d'État; par là même, elle ne saurait échapper à la fatale dépendance des Églises nationales. Ce qu'elle peut rêver de liberté, elle ne doit l'espérer que du progrès des mœurs publiques.
En attendant, pour la traiter en mineure, l'État n'en est pas moins tenu, vis-à-vis de l'Église, à des égards et à des hommages dont il ne saurait s'aiTranchir. Si l'Église n'est pas libre de se séparer de l'État, l'État ne l'est pas davantage de se séparer de l'Église. Leur dépendance est, à certains égards, réciproque. La suprématie de l'État s'étend aux personnes, au clergé, aux dignités ecclésiastiques; elle ne s'étend ni aux doctrines ni même aux usages de l'Église.
un instrument politique, de la mettre dans la complète dépendance des majorités variables a de soi-disant représentants de la volonté populaire », d façon que l'Église est à la merci des partis et des intérêts personnels, san qu'il puisse y avoir pour elle de liberté. A en croire le procureur du Saint- Synode, l'Église ne saurait être libre que sous l'égide de l'autocratie. Sans partager ce point de vue par trop russe, on ne peut nier qu'il y ait une part de vérité dans les reproches faits par M. Pobédonostsef aux orthodoxes d'Orient.
1 M. Vladimir Solovief, article sur l'autorité spirituelle^ dans la Rous d'Aksakof, Dec. 1881*
La religion reste en dehors du pouvoir des tsars : leurs ouliazes ne sauraient l'atteindre. Les matières ecclésiastiques sont un domaine où la souveraineté de Tautocrate ne peut s'exercer qu'avec une certaine discrétion. Il lui faut prendre garde de froisser la conscience du peuple. C'est une observation que nous avons déjà dû faire. Sur ' le terrain religieux, la toute-puissance impériale n'est plus un pouvoir illimité. L'absolutisme russe est tempéré par la foi ou, si l'on aime mieux, par la superstition popvilaire. C'est là, du reste, une remarque qu'on pourrait appliquer à d'autres États et à d'autres cultes, chrétiens ou non chrétiens. Là môme où elle enseigne le despotisme, la religion reste, pour le despote, un frein ou une limite.