‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 101 sur 255 · ZEMSTVOS ET RÉFORME ADMINISTRATIVE · texte numérisé non relu

ZEMSTVOS ET RÉFORME ADMINISTRATIVE

tralisation et le self-government local peuvent seuls le faire vivre, le développer matériellement et moralement, mettre en œuvre ses ressources naturelles, élever sa richesse et sa civilisation au niveau de sa grandeur territoriale. Les dimensions mêmes de TÉlat, la variété des populations qui y sont renfermées, les différences du sol et du mode de tenure de la terre, y rendent le règne de la bureaucratie centraliste plus intolérable et plus stérile que dans des Étals moins étendus, & population plus dense et plus également répartie. Dans un pareil empire il est souvent malaisé de légiférer à la fois pour toutes les provinces, impossible de leur appliquer à toutes les mêmes règles. Quelle que soit la complexité de ses lois et règlements, le pouvoir central ne saurait prévoir toutes les exceptions et se conformer partout aux besoins locaux. Au lieu de surcharger le code de l'empire d'innombrables dispositions et distinctions, souvent mal appropriées aux localités et aux faits, le législateur devrait laisser une certaine latitude aux autorités locales, et, sous peine de favoriser l'arbitraire, cela ne peut être fait qu'au moyen des représentants de la société, au moyen des assemblées électives, des zemstvos surtout.

De la Baltique à la Caspienne, presque tout le monde le sent aujourd'hui. La centralisation bureaucratique, qui, durant deux siècles, a présidé à l'éducation européenne de la Russie, est presque universellement rendue responsable de la lente croissance et des faibles progrès de son élève. Comme un précepteur qui prétendrait s'imposer éternellement à un jeune homme et le maintenir, en dépit des années, sous son étroite tutelle, le tchinovnisme excite la haine et les révoltes du pupille qu'il prétend gouverner ^n enfant, sans plus rien avoir à lui apprendre. Pour la plupart des Russes, la bureaucratie est l'ennemie, ils n'ont qu'un désir, s'émanciper de son joug. Selon une métaphore scientiûque, devenue chez eux un axiome banal, il faut substituer à l'impulsion mécanique du tchinovnisme

l'action organique du pays. Vis-à-vis de la bureaucratie, les deux partis ou les deux tendances qui se disputent la Russie sont par extraordinaire unanimes. Pétersbourg et Moscou semblent là-dessus d'accord. Libéraux à l'occidentale, ambitieux de voir entrer leur patrie dans la carrière des libertés constitutionnelles, et néo-slavophiles, prôneurs convaincus du régime autocratique, s'entendent au profit du self-government local. Les premiers y voient la meilleure préparation à la dirScile épreuve des libertés politiques ; les derniers y découvrent l'équivalent et comme la rançon de ces périlleuses libertés qu'ils repoussent pour leur pays. Au lieu d'être, comme trop souvent, tiraillée en sens opposés par deux forces contraires, la Russie et son gouvernement sont ainsi poussés dans la môme voie par les deux esprits rivaux qui se partagent la direction de Topinion. En cédant à cette double impulsion, le gouvernement est sûr de céder au vœu général de la nation.

Rien de plus curieux, à cet égard, que l'attitude des conservateurs nationaux de Moscou ^ Ce ne sont pas les moins décidés contre la bureaucratie, les moins ardenls en faveur des zemstvos et du self-government provincial. Autant ils professent d'aversion et de dédain pour les fallacieuses et stériles libertés politiques de l'Occident, autant ils affectent de zèle pour les humbles et fécondes libertés locales. A leurs yeux, là est l'avenir de la Russie et l'idéal russe. C'est par là que peut être conciliée l'apparente antinomie de la liberté du peuple et de l'autocratie Isarienne. Pour réaliser leur dogme favori de l'union et, pour ainsi dire^ de la communion du souverain et du peuple, il n'y a qu'à faire disparaître la bureaucratie qui se place entre le trône et le pays, qui les empêche de se voir, de se sentir, et les rend étrangers l'un à l'autre. S'ils réclament le self-

1. Nous parlons ici des néo-slavopliilcs de Técole de M. Aksakof et non des absolutistes de l'école de M. Kalkof et de la Gazette de Moscou,

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