ASSEMBLÉES DE VILLAGE : LEURS DÉLIBÉRATIONS
l'empire, pourrait pousser les eommunes à des mesures plus inhumaines. On a vu plus d'une fois, en effet, les paysans organiser une espèce de chasse contre des mal- Taiteurs réels ou supposés, expulser violemment des accusés absous par le jury, traquer des voleurs de chevaux impunis et aller en certains cas, avec de prétendus sorciers par exemple, jusqu'au meurtre. On pourrait dire ainsi que, pour des raisons assez analogues, il existe, dans les villages russes comme dans les campagnes américaines, une sorte de loi de Lynch ^
Dans des réunions d'un caractère aussi primitif que les assemblées de village, ce serait une erreur que d*allacher une trop grande importance aux injonctions ou aux restrictions de la loi. Il ne faut poini se représenter ces réunions de moujiks comme des séances de conseils régulièrement convoqués, où l'on n'est admis qu'avec une carte d'électeur, où les suffrages des volants sont religieusement recueillis et comptés. Le mir est le produit de la coutume, les mœurs et l'habitude y tiennent lieu de loi. Le législateur peut édicter, dans des oukazes en tant et tant d'articles, les règles à observer pour la convocation et les délibérations de ces assemblées de village, il faudra beaucoup de temps pour que tout y soit scrupuleusement conforme aux édils et aux lois. Rien de moins formaliste que ces réunions de paysans; on n'y connaît point de règlements à la façon de ceux qui président à nos assemblées ou h nos conseils électifs. On n'y observe ni cérémonial ni étiquette. L'assemblée est entièrement maîtresse d'admettre à la discussion comme au vote qui bon lui semble.
Les réunions ont lieu d'ordinaire en plein air, le plus souvent le dimanche, après l'office, aux environs de Téf lise, ou sur ces longues places qui servent de rues aux
1. Le» exemples de ce genre «ont encore très fréquent, dauUinl que la plupari demeurent impunis. On a ainsi vu le jury d'Odessa acquitter les meurtriers d'un voleur de chevaux qu'on avait attaché à la queue d'un cheval. Sur les restrictions apportées depuis 1889 au droit de bannissement des communes, voyez cliap. IV, p. 56.
3a LA RUSSIE ET LES RUSSES.
villages russes. Toute la populalion^ hommes et femmes, adultes et enfants, assiste à la délibération. Là où se sont conservées les vieilles mœurs, les pères de famille, répartis en groupes ou formés en cercles, discutent les questions du jour pendant que les jeunes gens se tiennent un peu à l'écart ou écoutent en silence. Par malheur, les jeunes gens ont depuis l'émancipation pris le goût de l'indépendance, ils perdent de plus en plus le respect des cheveux blancs, qui naguère était un des traits dislinctirs du moujik et du mir. La jeunesse ne craint plus de couvrir la voix des vieillards, et parfois déjà ces derniers désertent l'assemblée. Le gouvernement du mir se trouve ainsi atteint indirectement dans son principe, dans ce qui en faisait la force et la stabilité. La commune tout entière ressent le contrecoup de la révolution en train de s'accomplir dans la famille, car, selon une remarque de M. E. Renan, « l'exclusion de la jeunesse des affaires est le trait de ces sortes de constitutions patriarcales* ».
Dans ces séances il n'y a ni bureau ni président; Van» cieriy qui convoque la réunion et est censé la présider, reste parfois confondu dans la foule. Quand il ne leur rend pas compte de ses actes ou de ses projets, Yancien ne fait guère qu'interroger les assistants et leur demander s'ils approuvent telle ou telle mesure, telle ou telle décision. On parle de tous côtés, tour à tour, ou tous à la fois sans demander la parole; d'ordinaire on fait peu de phrases et peu d'éloquence. Le plus souvent les affaires se terminent au kabak, au cabaret; c'est là que discutent les fortes têtes du village, laque se tiennent, pour ainsi dire, les commissions d'étude de l'assemblée. Comme dans toutes les réunions des paysans, on boit beaucoup avant, beaucoup après. Ce serait cependant une erreur que de se représenter CCS réunions comme des assemblées d'ivrognes; d'ordinaire un homme ivre n'y serait point admis. Dans la discussion,