‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 18 sur 255 · COMMUNE ET ESPRIT D'ASSOCIATION · texte numérisé non relu

COMMUNE ET ESPRIT D'ASSOCIATION

discute, pèse, tranche les prétentions et les réclamations de chaque ménage. Souveraine et omnipotente en tout ce qui concerne les époques et le mode de partage des terres, rassemblée en décide sans appel comme sans contrôle. Sa compétence môme est, conune son autorité, d'autant plus étendue que les bornes en sont plutôt marquées par la coutume que par la loi. L'autorité de l'assemblée communale, appuyée sur la propriété collective, suit le paysan dans ses travaux et son économie rurale, dans le khosia:stvOy comme disent les Russes; elle s'arrête à peine aux portes du foyer domestique, car il faut son consentement pour opérer les partages de familles.

II est peu d'Élals, en Europe et en Amérique, où la commune ait vis-à-yis du pouvoir central une telle autonomie : il n'en est peut-être pas un, en dehorsMes peuples à demi barbares, où elle garde sur ses membres une telle puis-^ sance. C'est 1& le double caractère de la commune russe, aucune n'est aussi peu gouvernée du dehors et autant gouvernée du dedans, aucune n'est plus indépendante devant la loi, si ce n'est devant les fonctionnaires, et ne laisse à ses membres moins d'indépendance. Toutes les Tranchises, tous les droits, sont pour la communauté et non pour l'individu. La libre constitution du mir rappelle ainsi la ^ertasy telle que la comprenaient les cités antiques, plutôt que le self-governmentj tel que l'entendent les peuples modernes. L'individu n'a guère d'autres droits que celui de participer à la discussion et à la confection des règlements auxquels il doit obéir. De cette façon la liberté des paysans de la Grande-Russie est, dans une certaine mesure, de même que leur propriété, collective et indivise. Tant que durera le régime agraire actuel, tant que persistera la solidarité de l'impôt, il n'en saurait guère être autrement

Villageoises ou urbaines, illettrées et fondées sur la coutume, comme en Russie, ou chez les Kabyles, civilisées et savamment ordonnées par des législateurs, comme dans la Grèce ancienne ou la Toscane du moyen âge, toutes les

petites (lémocralics, privées de frein extérieur et h horizon borné, se sont partout et toujours montrées plus ou moins tyranniques.

La commune russe, telle que nous venons de la décrire, dans ses usages, ses traditions, ses assemblées, n'est pas une libre association ; mais, quoique elle-même n'en provienne point, elle est par ses habitudes éminemment propre à développer l'esprit d'association. On ne saurait la dépeindre sans indiquer quelle influence considérable a eue le tnir, à cet égard, sur les Russes de toutes les époques. Grâce à la commune villageoise, le Russe a de tout temps été Tun des peuples les plus disposés à se confédérer avec ses pareils, à s'allier avec ses égaux, dans un dessein déterminé. Les anciennes communautés 'cosaques, sans analogue peut-être* en Occident, les confréries ou associations, toujours subsistantes, des nombreux sectaires répan* dus dans l'empire, en offrent des exemples divers et presque également frappants.

Pour le Russe, la commune est un type d'organisation qu'il reproduit spontanément et comme par instinct, partout où il est libre de le faire, partout où il se trouve jeté en compagnie de ses pareils, à peu près comme l'abeille refait partout ses symétriques gâteaux de cire. Sous ce rapport, le Russe a toujours montré un singulier esprit d'organisation, un sens rare du self-gove^mmeirU^ si par ce mot on veut entendre la faculté de se constituer, de se grouper, sans intervention étrangère, en société ordonnée et maîtresse d'elle-même.

Ce mode de groupement est, il est vrai, peu varié et en quelque sorte primitif, il n'exige pas de statuls compliqués. Le moule de toutes ces associations est le même^ et ce moule est fort simple, mais le Russe a su s*en servir pour des objets très divers, en des circonstances fort variées. Les pêcheurs, qui exploitent les bassins poissonneux du Volga ou du Don, sont d'ordinaire réunis en une sorte de syndicat, assez analogue à la commune rurale, sauf l'obli-

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galion d'y entrer et d'y rester. Les paysans qui quittent lo village pour la ville et Tagrlculture pour Tindustrie, s'unissent d'ordinaire de la même façon. On donne à ces associalions d'hommes de même métier le nom d*artèles^.

Vartèle est une sorte de commune volontaire et temporaire : suivant le type traditionnel modelé sur le mir^ les membres en sont égaux et solidaires; ils ont des chefs élus périodiquement et se partagent également les bénéfices de l'association. On sent quel est l'avantage d'un pareil modo de responsabilité dans un pays où la probité publique ou privée laisse beaucoup à désirer. La confiance qu'on no peut avoir envers un individu, on peut sans crainte la témoigner aune association. Aussi, pour beaucoup d'emplois ou de travaux, dans le commerce ou l'induslrie, avait-on naguère toujours recours aux artèles^ si bien que le mot artelchtchick (membre d'une artële) a fini par signifier commis.

Grâce & l'artële, on pourrait dire qu'à certains égards les Russes ont connu et oratiqué les sociétés coopératives avant que le nom en fût & la mode en Occident. GrAce & elle, l'ouvrier aussi bien que le paysan, ou mieux, comme ouvrier et paysan ne font souvent qu'un, le moujik a, dans les villes comme dans les campagnes, échappé aux faiblesses, aux tristesses de l'isolement. Ce n*est point ici le lieu de rechercher si les ouvriers russes ont su tirer d'un pareil mode d'organisation toutes les forces et tous les avantages pratiques que l'association semble devoir assurer au travail vis-à-vis du capital.

11 en est trop souvent de l'artèle comme de la communo sa mère; le défaut d'instruction, l'habitude séculaire de plier sous le joug, le poids de la misère et, par-dessus

1. Ce mot n'a pas, croyons-nous, de racine slave. Rciff, dans son Diction' naire étymologique, fait dériver artel du turc orta; on Ta aussi rapproché de l'italien arte, dans le sens de corps de métier, mais, bien qo*en apparence plus séduisante, cette dernière étymologie ne parait pas plus sûre que la première. Sur Tartèle, cf. 1. 1^ livre VUI, ch. viii (p. 615-617).

tout peut-être, le manque de la liberté qui est la garantie de toutes les autres, ont trop fréquemment privé l'ouvrier russe des fruits qu'en d'autres contrées il eût pu recueillir de l'association. Pour l'artële de même que pour la commune, les exemples de l'Occident, et les progrès de l'individualisme, joints aux nouveaux usages du commerce et de l'industrie, pourront être un principe de grave altération, si ce n'est de dissolution. De même que le mir moscovite, la vieille artële traditionnelle devra sortir de la période de transition qu'elle traverse aujourd'hui, renouvelée et appropriée aux mœurs modernes, sous peine de n'être bientôt plus qu'un honorable et vieux souvenir.

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