‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 200 sur 255 · Mot du poète ukrainien Chevtchenko · texte numérisé non relu

Mot du poète ukrainien Chevtchenko

011 se joue le sort de sa patrie ; mais, alors, c'était un spectateur muet et silencieux, auquel toute remarque sur l'ordonnance de la pièce ou le jeu des acteurs était strictement interdite. Les applaudissements seuls étaient tolérés. Il n'était pas seulement défendu de critiquer le gouvernement, l'administration, les fonctionnaires : un article, du règlement de la censure prohibait formellement toute proposition d'améliorer aucun service public; c'eût été manquer à l'esprit de discipline que l'autocratie prétendait établir dans la vie civile comme dans la vie militaire.

Les désillusions de la guerre de Crimée devaient porter un rude coup à cette conception du rôle des gouvernants et des gouvernés. Ni la société n'avait la même confiante docilité pour les ordres qui venaient d'en haut, ni la hiérarchie bureaucratique la même foi en sa propre infaillibilité. Aussi l'attitude de la presse vis-à-vis des affaires publiques et l'attitude des agents de l'autorité vis-à-vis de la presse se modifièrent-elles notablement, avant même la modification des lois sur la censure. Sous le souffle de l'esprit de réforme qui agitait tout le pays, les écrivains montrèrent une hardiesse et les agents du pouvoir une tolérance inconnues jusque-li. Un événement dont on n'eût attendu que des mesures restrictives, l'insurrection de Pologne, en 1863, vint accroître l'autorité de la presse en la montrant comme l'organe naturel du sentiment national, à un moment où le pays se croyait à la veille d'une guerre avec l'Europe. Ce rôle inouï pour elle, la presse russe le dut à un journaliste moscovite, non moins puissant sous Alexandre III que sous Alexandre II, au directeur de la Gaxetle de Moscou^ dont un étranger peut ne point partager les vues et les haines, mais dont personne ne saurait nier l'énergie et la forte personnalité. Grâce à M. Katkof, la Russie eut alors le singulier spectacle d'un journal érigé en tribune et d'un écrivain, sans autre arme que sa plume, devenu le guide de la nation et l'inspirateur du pouvoir. Pour la première fois, Tautorité étonnée

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et à demi dévoyée permit à un journaliste de s'ériger en juge et en conseil des actes du gouvernement, de louer ou de censurer les choses ou les personnes, et, fort de l'appui de l'opinion, de soumettre à son ascendant le monde ofTiciel comme le pays, sans souci des résistances du tchinovnisme. Jamais peut-être spectacle aussi insolite ne s'était vu sous un gouvernement absolu. Un jour la publication de la Gazette de Moscou fut interdite par le ministère; le journal suspendu n'en continua pas moins à paraître publiquement; le journaliste Qnit par avoir raison du ministre.

La presse a ainsi été une puissance avant d'avoir aucun droit reconnu. Une tolérance plus ou moins éclairée ne lui pouvait longtemps suffire. Elle avait largement coniribué à la discussion des réformes, il était juste qu'elle en profitât; elle attendait, elle aussi, son émancipation. Les nouveaux règlements judiciaires semblaient faits pour encourager ses prétentions ; elle rêvait de n'être plus soumise qu'à des tribunaux réguliers, et, comble de témérité, on affirmait, on imprimait que la parole écrite ne devait relever que du jury. Ces ambitieuses espérances, plus d'uno fois exprimées depuis, devaient être déçues. Au lieu d'en remettre le sort au jury ou aux tribunaux ordinaires, le gouvernement a jusqu'ici maintenu la presse sous la tutelle administrative. Il lui a laisse des franchises sans lui reconnaître de droits. La censure n'a pas été supprimée, on s'est contenté d'en limiter le champ, et, si la presse a moins à souffrir de l'arbitraire, on lui a refusé les garanties de la loi et de la justice.

Au sortir de la censuredeNicolasKilétait facile au pouvoir de paraître libéral, tout on gardant dans ses mains le sort des livres et des journaux. Rien en Europe n'égalait les sévérités des règlements en vigueur depuis 1828, rien, si ce n'est Yindex romain avant la révolution italienne; car, en Russie, l'autocratie laïque n'a jamais eu, pour la pensée et la science, les mêmes rigueurs que pour la poli-

tique^ Tout journal, toute brochure, tout livre national ou étranger, ancien ou moderne, était soumis à la censure préventive. La censure simple semblant insufûsante, on avait imaginé une censure à deux ou trois étages. En 1848 avait été institué un comité supérieur avec mission de censurer les censeurs. A côté de la censure ordinaire, Tempcreur Nicolas I^ en avait érigé de spéciales, chargées de surveiller chaque branche de l'activité humaine. Telle était la censure militaire, abolie par Alexandre II; telle est la censure ecclésiastique, qui subsiste encore aujourd'hui, et qui, naturellement, conférée aux hommes d'Église, étend sa juridiction sur tous les ouvrages intéressant la religion et le clergé. Pour que rien de dangereux ou de désagréable ne pût échapper à cette police des idées, on avait appliqué à ce service le système de la division du travail et de la spécialisation des organes. Chaque administration était investie du droit de contrôler tout imprimé la concernant. Au ministère de la guerre revenait tout ce qui touchait à Tarmée, au ministère des finances tout ce qui regardait la forlune de l'État. Il n'était pas jusqu'à la direction des haras qui n'eût obtenu le même privilège et qui ne fût en possession déjuger des écrits de son ressort. Quand vint l'ère des chemins de fer, la direction de la grande ligne de Pétcrsbourg à Moscou, inquiète des trop justes doléances du public, réclama le droit d'examen préalable sur toutes les publications touchant à l'administration des lignes qu'elle exploitait pour l'État. Le même système de protection avait été appliqué aux universités ou aux académies. Avant de recevoir des censeurs VimprimcUur^ les travaux scientifiques devaient être soumis à l'appréciation d'un comité d'académiciens ou de professeurs. On peut juger

1. A Borne et à Pétcrsbourg la censure se rencontrait souvent dans les mômes petitesses bizarres. C'est ainsi que dans la capitale russe, comme dans la ville des papes, des opéras tels que Guillaume Tell ou les Huguenots n'claient admis sur la scène que déOgurés et travestis. Voyez notre étude sur la souveraineté pontificale, dans le livre intitulé : Un Empertuir^ %Ln Roi, un Pape. Charpentier, 1879.

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