‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 203 sur 255 · Slalislique empruntée au Vêstnik Evropy, juin · texte numérisé non relu

Slalislique empruntée au Vêstnik Evropy, juin

aulorisées ont-elles été successivement obligées de suspendre leur publication*.

L'histoire même du Golos, une feuille qu'en tout autre pays on eût été tenté de prendre pour officieuse, n'a été qu'une longue série d'avertissements et de suspensions. Plusieurs fois condamné au silence, durant les dernières années d'Alexandre II, l'organe de M. Kraïevsky était de nouveau suspendu, pour six mois, par Alexandre III, en juillet 1881. Lorsqu'il revenait à la lumière, en 1882, il se voyait, dès son second numéro, frappé d'un avertissement et privé de la vente sur la voie publique. En 1883 il était l'objet d'une nouvelle suspension et, cette fois, on ne lui permettait plus de revivre. D'après les règlements, un journal qui suspend sa publication durant toute une année perd à jamais le droit de reparaître. Pour n'être pas victime d'une pareille disposition, M. Kraïevsky avait fait tirer, spécialement pour la censure, un numéro du Golos, composé uniquement de réimpressions du Messager offi' ciel et de la Gazette de Moscou. Cette précaution ne sauva pas la feuille condamnée. Le ministère de l'Intérieur lit prévenir la direction du Golos qu'il ne serait admis à reparaître que si la propriété et la direction passaient aux mains de personnes agréables au ministre. On comptait transformer la feuille libérale de Pétersbourg en succursale de la Gazette de Moscou de M. Katkof. On lui fit faire des propositions d'achat. Le Golos, alors peut-être l'organe le plus répandu de l'empire, représentait un capital considérable. Son propriétaire, M. Kraïevsky, préféra tout perdre plutôt que de le céder & ses adversaires politiques.

Les feuilles pétersbourgeoises n'ont pas seules souffert de la réaction des dernières années. Le gouvernement de l'empereur Alexandre III, se jugeant insuffisamment armé

1. Le Poricutok {Ordre) et la Motva, organes du libéralisme modéré, ont ainsi, après une courte existence, disparu au commencement du règne d'Alexandre HI. Sous un tel régime, rien de plus diflUclle que de foire vivre un nouveau journal.

contre la presse, a, sous le ministère du comte Tolstoï, en août 1882, édicté « un règlement temporaire » (toutes ces mesures de restriction sont réputées provisoires) par lequel il n'est plus besoin, pour supprimer une publication périodique reconnue dangereuse, d'une délibéralion du comité des ministres. Il suffit delà décision d'une conférence composée des ministres de l'Intérieur, de la Justice, de l'Instruction publique et du procureur du Saint-Synode. Cette conférence à quatre a en peu de temps fait disparaître ce qui survivait encore d'organes libéraux. C'est ainsi qu'ont été supprimés, en 1883, le Télégraphe de Moscou et, en 1884, les Annales de la Patrie, la revue de M. Soltykof, avec toutes les conséquences qu'entraîne une suspension de ce genre, c'est-à-dire avec l'interdiction, au directeur et au propriétaire du recueil condamné, d'entreprendre jamais aucune autre publication périodique^

Il était impossible que les attentats révolutionnaires et le meurtre d'Alexandre II n'empirassent pas la situation de la presse. Au commencement du règne d'Alexandre III, on pouvait tout craindre, même le rétablissement de la censure préventive. Si le pouvoir n'a pas eu recours & cette extrémité, c'est qu'il a trouvé d'autres procédés non moins efficaces. A certains moments, les gouverneurs généraux, spécialement créés pour la lutte contre le « nihilisme », ont été investis du droit de supprimer tout recueil ou journal dont « les tendances étaient reconnues nuisibles », et cela sans aucun avertissement préalable, sans aucun exposé des motifs. C'est là, du reste, une faculté dont ces dictateurs militaires n'ont pas eu besoin de faire un fréquent usage. Ministres ou gouverneurs généraux ont des moyens plus discrets et non moins efficaces : ils n'ont qu'à prévenir officieusement la presse qu'elle ait à s'abstenir de discuter telle ou telle question, telle ou telle

1. Pour supprimer les Annales de la Pairie {Oletchestvennya Zapiski), on a profité de ce que quelques-uns de leurs rédacteurs avaient, à tort ou à raison, été impliqués dans un procès politique.

mesure. A de pareils avis les journaux ont garde de ne pas se conformer. La censure peut ainsi se trouver indirectement rélablie par des communications verbales ou des ordres écrits; propriétaires ou éditeurs» jaloux de sauver leur fortune, peuvent devenir, pour leur journal, les plus rigides des censeurs. On comprend par là comment, aux heures où triomphent partout les idées de répression, le gouvernement n*ait pas besoin de recourir plus souvent aux moyens de contrainte envers une presse trop à sa merci pour provoquer sa colère.

Si rude que soit la main du pouvoir, même dans ses an* nées de laisser-aller, les pénalités administratives infligées à la presse russe pourraient être regardées comme une conséquence d'un gouvernement paternel. En promettant la liberté aux journaux, l'autorité s'était réservé le droit de les corriger au besoin. Et, de fait, ces punitions étaient fréquemment levées avant l'époque fixée, à la façon d'une pénitence que des parents abrègent pour un enfant auquel ils pardonnent. Souvent les feuilles ainsi ch&tiées imploraient humblement leur grâce en jurant d'être plus sages & l'avenir. Les sévérités de l'administration n'atteignent pas seulement les feuilles indépendantes, à tendances plus ou moins libérales, car, de journaux d'opposition, il n'en saurait exister avec un pareil régime. Avertissements et suspensions tombent parfois à l'occasion sur les organes les plus conservateurs, comme si l'administration, dans sa jalouse tutelle, se piquait de montrer qu'elle n'a pas de préférence entre ses pupilles. Le Den, la Moskva, le Grajdanine^y feuilles qu'on ne pouvait soupçonner d'être « mal intentionnées », ont été tour à tour réduits à disparaître; et c'est ainsi que les moins révolutionnaires des Russes, les Slavophiles, ont toujours eu beaucoup de peine à conserver un organe".

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