Le Qrajdanine a répara sous Alexandre UI
2. La Rou8 de M. Aksakofa elle-même cessé sa publication, en 1886, lors de la mort de son directeor. Cette Rom (Russie) était le défenseur le plus
Cette manière de redresser une à une, au moyen de communiqués ou d'avertissements, les erreurs quotidiennes de la presse, a pour un gouvernement un grand inconvénient : on est tenté de lui imputer la responsabilité de toutes les opinions qu'il laisse librement circuler. L'étranger surtout, regardant le pouvoir comme le maître et le régulateur de tout ce qui se publie dans l'empire, voit sa main ou son inspiration dans tout ce qui s'imprime en Russie. De là, aux époques de complications européennes, des jugements mal fondés et souvent fâcheux pour la politique et la diplomatie impériales. On Ta bien vu, à propos de l'acrimonieuse polémique soulevée à diverses reprises entre les feuilles russes et les feuilles allemandes. L'administration tolère-t-elle dans la presse des récriminations contre les cabinets étrangers, on reproche aux ministres du tsar de fomenter les passions nationales. I^s imprudentes déclamations des journalistes retombent surlegou vernement, soupçonné de connivence avec tout ce qu'il n'interdit pas. Les adversaires de sa diplomatie affectent de prendre la voix criarde des gazettes comme l'écho du ministère des Affaires étrangères. Pour la politique du cabinet impérial, cette dépendance de la presse, qu'il est censé faire taire et parler à volonté, est ainsi moins un secours qu'une gêne^
Les Russes connaissent trop bien leurs journaux pour les regarder comme des automates montés par le pouvoir, ou conune les confidents de la chancellerie impériale. Eux aussi cependant se demandent parfois si, derrière telle ou telle feuille, ne se cache pas à l'occasion quelque hautper-
convaincu du principe autocratique, ce qui n'a pu la mettre à Tabri des pénalités administra tives; notamment en 1885.
L Aussi le gouvernement a-t-il été mainte fois contraint de notifier à la presse quelle devait être son attitude dans telle question déterminée. C'est ce qu'il a Tait plusieurs fois sous Alexandre II, relativement aux aflaires d'Orient, sous Alexandre III, en 1882, pour la polémique avec la presse allemande, en 1886, pour arrêter les attaques contre l'Aulriclie, peut-être aussi en 1893 et 1894 pour l'alliance franco-rubse, en 1898 pour les affaires de Chine.
sonnage de la cour ou du gouvernement. Quand, par hasard, au milieu des rigueurs qui frappent ses confrères, on voit un journal poursuivre avec sécurité Texamen des questions les plus hautes ou les plusdclicales, on y soupçonne l'inspiration de quelqu'un des membres du gouvernement ou des conseillers de la couronne. On imagine une sorte de La Guéronnière russe caché dans les coulisses et tenant la plume pour autrui. Et de telles suppositions ne sont pas toujours entièrement gratuites, non que les journaux soient souvent employés par le pouvoir à sonder Topinion; mais certaines des feuilles les plus importantes ont parfois derrière elles quelques amis haut placés, quelques patrons bien en cour qui, à l'occasion, les appuient de leur influence. Ainsi s'expliquent une bonne partie des libertés ou des licences prises impunément, à certaines époques, par la presse des capitales. Ainsi s'expliquent les insinuations plus ou moins sourdes, les attaques plus ou moins discrètes, manifestement dirigées contre telle ou telle administration, contre tel ou tel personnage. Ce qui offensait ou agaçait l'un des hommes au pouvoir réjouissait parfois un collègue ou un émule. Dans les gouvernements absolus, on ne saurait l'oublier, il y a bien moins d'homogénéité qu'on ne se Timagine d'ordinaire. En Russie, où il n'y a point de ministres solidaires, les membres du gouvernement n'ont pas toujours sur les affaires et les personnes les mômes vues ou les mêmes sentiments. Toutes ces divergences d'opinion ou d'intérêt, toutes ces rivalités plus ou moins mal dissimulées peuvent ouvrir dans la bastille bureaucratique quelques minces brèches par où, avec de l'adresse et de l'agilité, sait à certaines heures se glisser la critique.
Il y a, du reste, des ministres plus libéraux ou plus endurants les uns que les autres. Lorsque, par exemple, le comte Tolstoï dirigeait l'Instruction publique, il était périlleux d'y toucher, tandis qu'à la même époque on pouvait s'en prendre presque impunément aux Finances
« Votre Excellence est trop bonne, représentait-on devant moi à l'un des titulaires de ce département, les journaux abusent de sa longanimité. » Et, vers le même moment, h la fin du règne d'Alexandre U, la femme d'un haut fonctionnaire me disait en confidence : « Mon mari est trop patient, il tolère les coups de patte de la presse, je serai forcée de m'arranger de manière à mettre fin à ces commérages ». Entre les attaques ou les insinuations d'une presse parfois peu scrupuleuse, il est malaisé de distinguer la loyale expression du patriotisme du dénigrement de Tenvie et des intrigues perfides.
Sous ce régime d'arbitraire où l'on soupçonne tout, l'indulgence, comme les rigueurs du gouvernement, éveille parfois les suspicions malveillantes. Lorsqu'un journal se permet impunément quelques témérités, on est porté à lui supposer, dans l'administration, des complices ou des compères. C'est ainsi que vers 18S0, à Tépoque où le Golos était accablé de peines de toute sorte, la tolérance montrée vis-à-vis de son rival, le Nouveau Temps, faisait imaginer que la direction de la censure était pécuniairement inté* ressée au succès de ce dernier. On allait jusqu'à citer le chiffre de la rente soldée annuellement par le Nouveau Temps aux censeurs qui le délivraient de la concurrence du Golos. Abus ou calomnies, voilà où conduit le régime du bon plaisir administratif.
La loi qui, malgré toute sorte d'aggravations et de mesures d'exception, est censée régler le sort de la presse, avait été édictée en 1865 comme un règlement provisoire, et jamais la presse n'a voulu abandonner l'espoir d'obtenir des conditions plus équitables. Au milieu même de la crise nihiliste, dans la période d'accalmie signalée par le ministère du général Loris-Mélikof, le gouvernement s'était décidé à faire sur ce point quelques concessions à l'opinion. Une commission avait été nommée pour préparer une loi nouvelle, les directeurs des journaux avaient été admis à lui exposer leurs doléances. La presse demandait
naturellement à ne plus relever que des tribunaux; si elle n'osait compter sur la suppression des pénalilés administratives, elle se flatlait du moins de les voir simplifier et adoucir. La morl violente d'Alexandre II a, pour longtemps peut-être, mis fin à cet espoir. Le « provisoire » qui dure depuis une vingtaine d'années peut continuer longtemps encore; la Russie y est habituée pour bien d'autres choses que lapresse. En attendant, le gouvernement d'Alexandre III a encore renchéri envers elle sur les défiances et les vexations du règne précédent. Comme le disait dans une de ses mordantes boutades le grand humoriste Chtchédrine : « A quoi bon des lois? qu'importe aux écrivains d'êlre étrillés selon les strictes règles de la légalité? Les journaux ne disent rien, tant mieux! le bonheur russe s'est toujours édifié en silence, et c'est pour cela qu'il est solide*. »
1. Lettres à ma tante; Otelch. Zapiski (juillet 1881, cf. les numéros soi* Tants).
Le règne do Nicolas II n'a pas jusqu'ici innové sur les pratiques du règne précédent. Le ministère de Tintérieur a continué à priver tels ou tels journaux du droit de vente au numéro ou du droit de publier des annonces. Peut-être cependant le pouvoir use-t-ll de cette faculté avec un peu plus de discrétion.