CENSURE ET CONTREBANDE RÉVOLUTIONNAIRE
Pour résumer les effets d'un pareil régime, je dirai qu'il tourne à la fois contre l'autorité les bons sentiments et les mauvais instincts; il éveille contre elle les défiances de l'esprit et les générosités du cœur, en même temps qu'il donne aux opinions suspectes la pénétrante saveur du fruit défendu et le fascinant prestige du courage. Ce qui est permis devient fade et fastidieux, ce qui est prohibé devient intéressant et sympathique.
La Russie actuelle nous montre combien décevante est toute dictature des esprits : elle énerve ce qu'elle veut fortifier, elle renforce ce qu'elle prétend détruire. C'est à elle que revient assurément une bonne part de la faveur que rencontrent les idées révolutionnaires les plus risquées, dans les classes les plus instruites de la société. Si jusqu'ici la stabilité de TËlat n'en a pas été ébranlée, c'est que la majorité de la population, étant illettrée, n'en ressent pas les effets. Pour qu'un tel régime réussît, il faudrait qu'il arrivât à étouffer dans leurs principes les idées réprouvées du pouvoir. Or, alors même que la censure n'en laisserait point passer les germes à travers ses tamis et ses cribles, les semences en seraient apportées par les vents du dehors ou les pas de l'étranger.
Un homme, l'empereur Nicolas !«', a durant trente ans appliqué le seul système logique, isolant la Russie de FEurope, essayant d'y murer ses sujets comme dans un parc clos. Quand il empêchait les Russes de sortir de ses Etals et les étrangers d'y entrer, Nicolas I«' suivait le seul procédé qui pût rendre sa censure efficace*. Par malheur, on ne
d*aulres journaux conservateurs que ceux qui s'inspirent des doctrines slavophiles ou uUra-nalionales, et ceux-là font parfois de l'opposition à leur manière.
1. C'est pour cela que Nicolas !•' avait élevé démesurément le prix des passeports à l'étranger, et qu'il les refusait au plus grand nombre de ses sujets. J'ai connu un sujet russe des provinces occidentales qui, durant quinze ans, avait vainement sollicité l'autorisation d'aller aux eaux de Bohême. « Nous avons des sources thermales dans l'empire, au Caucase par exemple, lui l'él^ondait-on. Vous voulez prendre les eaux, allez au Caucaseu »
peut soumettre à perpétuité un grand empire & une telle quarantaine. On s*est résigné à laisser les Russes voyager, et, dès qu'il est en territoire étranger, le Russe se jette avec curiosité sur tout ce qui est défendu chez lui. Il se repaît avidement des mets prohibés, il goûte aux boissons excitantes et malsaines interdites chez lui, il s'en enivre, et sa raison y succombe d'autant plus vite qu'elle y est moins faite. Le premier soin d'un Russe, en passant la frontière, est d'acheter des livres interdits; les libraires d'Allemagne le savent et ils en ont un assortiment pour les voyageurs moscovites. Pour goûter au fruit défendu, il n'est pas besoin du reste d'aller à l'étranger : les livres révolutionnaires ont toujours subrepticement pénétré dans l'empire; il est peu de jeunes gens qui n'en possèdent ou n'en aient lu. Bien mieux, la propagande « nihiliste » a trouvé le moyen d'avoir ses presses à l'intérieur.
Mon premier séjour & Napics remonte au printemps de 1860; les Bourbons y régnaient encore. Voulant lire les historiens du seizième siècle, je demandai, à un libraire de la rue de Tolède, Machiavel ou Guichardin : «Monsieur, me répondit-il, l'un et l'autre sont à Vindex, vous ne trouverez pas cela à Naples ». J'allais sortir quand mon homme me rappela : « Vous êtes étranger, monsieur, vous avez l'air d'un galant homme qui n'a rien à voir avec la police; je pourrai vous procurer l'un et l'autre ouvrage », et, entrant dans l'arrière-bou tique, il en ressortait avec Guichardin sous un bras et Machiavel sous l'autre. Pour des motifs analogues, les choses se passent parfois de la même façon en Russie; plus d'une arrière-boutique recèle des livres qu'on se garderait de mettre en montre, et tel libraire fort peu radical fait, à l'occasion, le lucratif commerce de l'article prohibé.
La littérature révolutionnaire s'approvisionne de deux manières: tantôt à l'aide d'écrits reçus de l'élranger, tantôt au moyen de pamphlets imprimés clandestinement en Russie. Dans la poursuite des écrits prohibés, la police et