‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 214 sur 255 · CENSURE ET LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

CENSURE ET LITTÉRATURE

c'étaient des allusions au présent et au dedans. Ce que la crilique, ce que le public demandait aux romans comme à rhisloire, c'était ce qu'ils prouvaient : scribitur adprobandum. Fictions, passions, intrigue n'étaient qu'un condiment destiné à relever une thèse et à la faire digérer aux lecteurs ou aux censeurs. Lorsque, à la un du règne d'Alexandre II, parut Anna Karénine de Léon Tolstoï, il se trouva des critiques pour se scandaliser de voir l'auteur de la Guerre et la Paix s'amuser à conter une simple histoire d'amour. Ce qu'on appréciait avant tout che^ l'écrivain, c'était la portée sociale de l'ouvrage, la théorie, le système. On devine quel tort a pu faire un pareil penchant & une littérature d'ailleurs riche, profonde, puissante, qui sans ce travers n'eût peut-être pas eu de supérieure en ce siècle, et qui, pour le roman, est peut-être, malgré tout, la première du siècle. Il semble au premier abord que plus étroit était le champ demeuré libre, mieux il devait être cultivé et plus il devait être fécond; mais les ouvriers se complaisaient à y faire croître des plantes qui n'y pouvaient venir : dans le sol léger et peu profond à leur disposition, ils s'obstinaient à semer des graines faites pour d'autres terres, au risque de ne récoller que de la paille ou de maigres et vides épis*.

Encore, si tout le mal eût été pour la littérature, ainsi dévoyée par l'esprit de système et alourdie par le pédantismel Mais non, le mal était pour le pays, pour l'esprit public égaré et faussé par de tels procédés littéraires. Le poète ou le romancier, qui croyait faire œuvre palriolique en donnant à ses rêveries ou à ses théories sociales le voile séduisant de la fiction et du drame, ne s'apercevait point que ces vêtements d'emprunt déformaient les idées qu'il voulait rendre populaires, qu'ainsi accoutrées et tra-

1. Depuis quelques années il semble y avoir, parmi le public comme parmi les écrivains, une réaction contre la lilléralure à tendances; mais, tant que les conditions politiques de la Russie ne changeront point, ce goût no saurait entièrement disparaître.

veslies, les plus nobles vérités prenaient, dans leur romanesque déguisement, quelque chose de faux, de suspect, de chimérique qui les rendait méconnaissables. Sous prétexte de mettre l'imagination avec la Qction au service des idées sérieuses, cette liltéralure de propagande introduisait le sentiment et l'imagination, avec leurs entraînements et leurs illusions, dans le domaine où, étant le moins à leur place, ils sont le plus pernicieux. Aux questions qui exigent les méthodes les plus sévères, Tesprit dressé à une telle école s'habituait à mêler des idées vagues, des pensées troubles, des songes désordonnés. C'était moins avec la raison et l'expérience qu'avec la fantaisie et la sensibilité que l'on faisait de la science sociale, et, pour le lecteur, cette manière de toucher aux grands intérêts publics, qui à la censure paraissait la plus innocente, était la pire de toutes, parce qu'elle était la plus équivoque et la plus décevante.

Un pareil inconvénient est loin d'être particulier à la Russie; mais de telles prétentions sont bien plus à redouter, pour la raison publique, dans un pays où il est plus facile d'aborder les grands problèmes d'une façon détournée, sous forme dramatique ou romanesque, que de les traiter à fond, avec une méthode rationnelle etscientiOque, — dans un pays où il a été longtemps plus aisé au conteur ou au romancier de décrire les plaies et les souffrances du peuple qu'à l'économiste ou au philosophe d'y chercher des remèdes. Qu'on imagine que, sous Alexandre II, le domaine économique n'était pas toujours plus accessible que la sphère politique ; que l'administration, & maintes reprises, s'est donné la peine d'inviter les journaux à ne pas insérer trop d'articles ou de correspondances sur la misérable situalion des paysans et des ouvriers; que c'est seulement sous le court ministère du général Loris Mélikof que la presse a pu revenir avec un peu de liberté à cette grande question rurale : et l'on ne sera pas surpris si les romans et nouvelles dégénéraient si souvent en brochure politique

OU sociale. Depuis vingt-cinq ans, il est vrai, on a néanmoins imprimé beaucoup d'ouvrages traitant ex professa de toutes les réformes; mais alors même la peur de déplaire et d'être poursuivi engage les écrivains à se maintenir le plus possible dans la sphère aérienne des généralités et des abstractions, où ils ont moins de chance de se heurter aux choses et aux hommes, plutôt que d'analyser les faits réels et concrets, les pratiques du gouvernement et de ses agents. En Russie, il a toujours été moins dangereux d'émettre une théorie avancée, radicale même, que de s'attaquer du bout de la plume aux abus existants ou aux personnages en place.

Les écrivains qui échappent le plus aisément à la répression sont ceux qui, en pervertissant ou faussant l'esprit public, ont l'adresse de flatter ou de ménager l'autorité. Et quand cela ne serait point, ce goût pour les thèses générales, naturellement entretenu par la censure, est d'autant plus fâcheux qu*il n'est que trop conforme aux penchants du caractère national. Ainsi se trouve fortifiée, par le gouvernement même, cette inclination aux raisonnements sur table rase, aux déductions absolues, qui-partout est un des principes de l'esprit révolutionnaire, de l'esprit radical. Par ce côté, le régime russe se rencontre singulièrement avec notre ancien régime, qui, lui aussi, avait dressé ses sujets aux spéculations théoriques en ne leur laissant de liberté que dans le champ des rêves*. Et, le terrain politique étant plus glissant et scabreux, c'est sur le terrain social que les théories se donnent le plus librement carrière; ainsi se développent et se répandent dans le pays les penchants socialistes, déj& favorisés par cerlaines traditions, par certains traits de l'organisation communale.

Ce n'est pas tout encore. Pour certaines matières, pour celles qui importent le plus au gouvernement, le manque

1. Voyez, dans le volume intitulé la Révolution et le Libéralisme (Hachette, 1890)| notre étude sur M. Taine et les principes de la réYolutioD,

Jjlk LA RUSSIB ET LES RUSSES.

de liberté semble avoir altéré le sens crilique. En supprimant la contradiction, on a habitué l'esprit à recevoir, sans les peser, toutes les idées spécieuses ou séduisantes, on a accru le goût pour les sophismes, pour les nouveautés ou les témérités, on a encouragé la vogue des doctrines extrêmes entre lesquelles il ne reste plus de place pour les opinions modérées. Au lieu de s'arrêter à un sage libéralisme, rinlelligence russe s*est précipitée tête baissée vers les solutions outrées, avec d'aulant plus d'empressement que plus suspects sont ceux qui lui signalent la profondeur de l'abîme où elle court s'engloutir. Quand les gouvernements veulent assurer « aux saines doctrines » une sorte de privilège ou de monopole, ils en déconsidèrent et en affaiblissent les défenseurs, qui ont l'air de comballre à l'abri d'un bouclier officiel. Un régime qui prétend fermer la bouche à l'erreur ôte toute autorilé aux principes et aux dogmes qu'il fait prêcher. Là où la critique n'est pas libre, l'esprit peu cultivé s'imagine aisément qu'avec plus de tolérance les opinions prohibées triompheraient sans peine de leurs adversaires. La crainte qu'en montre le pouvoir leur donne quelque chose de plus imposant; l'ombre ou les ténèbres où elles sont obligées de s'abriter, leur font attribuer une vertu dont le grand jour les pourrait seul dépouiller. Par contraste, les doctrines protégées ou simplement admises prennent un air officiel ou officieux, quelque chose d'obséquieux ou de servile, qui en dégoûte et éloigne le public, la jeunesse surtout'.

1. Rien de plas instructif, à cet égard, que Thistoire du Béreg, feuille fondée, en 1880, sur Tinitiative d'Alexandre II. Son directeur, M. Tsitovitch, professeur à Odessa, s'était signalé, en 1879, par une ou deux brochures que le général Totlebcn avait portées à Livadia. « Voilà un homme de courage », avait dit Tempcreur, de M. Tsitovitch. 11 se Tétait fait préscnlcr et lui avait fait remettre des fonds pour la création d'un journal, destiné à combattre le radicalisme. Malgré le talent de sa rédaction, cette feuille, dont le directeur avait été mis à Tindex par ses confrères, n'a pu, faute d'abonnés et de lecteurs, vivre plus d'un an. C'est en vain que, pour lui donner quelque popularité, Tadministration l'avait un jour frappée d'un avertissement. En fail, aucun journal gouvernemental n'a jusc^u'ici pu réussir; il n'existe

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