‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 221 sur 255 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Pourquoi les réformes semblent-elles avoir développé Tesprit révolotionnaire? — Explication des conservateurs. — Explication dos libéraux. — La Russie en désaccord avec elle-même et en désaccord avec 3e monde extérieur. — Des classes où se recrutent les révolutionnaires. — Motifs qui poussent c Vintelligence > au radicalisme. — Les écoles et le prolétariat lettré. •» La question de renseignement et le c nihilisme ». ~~ Gomment le peuple répugne aux théories radicales. • Déconvenues des agitateurs et raisons de l'insuccès de leur propagande. — Quelle prise peut trouver sur le peuple Tesprit révolutionnaire. — Question ag^a^re et socialisme '•

11 est, dans la vie des peuples, des époques qui deviennent pour riiisloire comme une énigme. Ainsi en est-il du règne d'Alexandre 11. Jamais, en aucun pays chrétien, autant de changements n'ont été accomplis en une aussi courte période, sans l'aide d'une révolution. Qui eût osé prédire, aux beaux jours de l'émancipation, que toutes ces grandes mesures dont, en d'autres temps, une seule eût sufQ à la gloire d'un règne, auraient pour couronnement le meurtre du libérateur des serfs et laisseraient la Russie désabusée, inquiète de sa voie, incertaine de son avenir? Et cependant, pour qui connaît la Russie contemporaine, les désillu-

1. Dans notre premier volume, livre III; chap. iv, nous avons étudié le c nihilisme p comme manifestation du tempérament national ; ici nous envisageons le mouvement révolutionnaire dans ses causes politiques, dans sea dilTcrentes évolutions^ dans son organisation.

siens de la paix et de la guerre, la gène publique et privée, imposée par les dirficultés financières, par la baisse du papier-monnaie, par les disettes ou les mauvaises récoltes, pour qui surtout ressent l'amer désenchantement laissé dans les âmes par rinefficacité, Tinexécution ou Tinachèvement des grandes réformes, rien ne surprend plus, ni l'ardeur et l'audace des ennemis du pouvoir, ni l'indifférence et l'apparente torpeur de la société, ni l'isolement moral et les irrésolutions des gouvernants*.

Nous l'avons dû constater & chaque pas, pour l'émancipation, pour l'administration, pour la justice, pour la presse: aucune des grandes réformes n'a donné au gouvernement et au pays ce que le pays et le gouvernement en attendaient. Presque partout, dans chaque sphère de la vie publique, nous avons vu que l'optimisme confiant des premières années avait fait place à une sorte de pessimisme découragé ou de scepticisme anxieux. A considérer le malaise de la nation, le trouble des intelligences, le désarroi du pouvoir, on dirait que les réformes n'ont profité qu'à l'esprit révolutionnaire. Devant l'effervescence de la jeunesse et des classes instruites, devant l'obscure et mystérieuse somnolence des masses populaires, en face des hésitations et des contradictions d'un pouvoir déso* rienté, sans programme, presque sans conviction, l'avenir de la Russie, émancipée du servage, semblait non moins sombre qu'aux derniers jours de Nicolas I", au temps des défaites de Crimée. Ces études seraient trop incomplètes si nous ne cherchions par où s'explique une aussi triste anomalie.

A toutes ces déceptions, trop nombreuses et simultanées pour n'avoir pas une cause commune, il est aisé de trouver deux raisons opposées et d'une égale simplicité. El d'abord Texplication de ce phénomène ne serait-ello pas dans le

1. Voyez, dans nos Éludes Russes et européennes (Paris, 1897), Tétude HyaLt pour tilre : C Empereur Alexandre IL

nombre même et la rapidité des réformes ainsi accumulées? De toutes les réponses Tailes à pareille queçtion, c'est là une des plus naturelles. On ne saurait, dit-on, toucher à toutes les coutumes ou les lois d'un pays, sans y jeter le trouble, sans qu'il en reste dans nombre d'esprits un désordre dont les effets peuvent être redoutables. Tout changement a ses inconvénients; les plus indispensables amènent une perturbation temporaire. Toute réforme a ses défauts, ne serait-ce que les espérances et les illusions suscitées par chacune. La société russe a été trop remuée, depuis un tiers de siècle, pour avoir pu retrouver son assiette. Dans sa soif de progrès, l'opinion a cru tout possible et n'a été satisfaite de rien. Au lieu de donner aux lois récentes le temps de porter et de mûrir leurs fruits, on n'a eu d'autre souci que de greffer les unes sur les autres des innovations nouvelles. Esprit d'inquiétude, aspirations vagues et exigences ingénues, désenchantement des rêves déçus, impatience fes obstacles et de la longueur de la route, colères et ressentiments contre les hommes et les choses, n'en est-ce pas assez, sans parler de la grande secousse sociale de l'émancipation, des fortunes compromises et des situations ébranlées, pour expliquer les conquêtes de l'esprit révolutionnaire dans une jeunesse aveuglément présomptueuse et sans expérience, chez une nation elle-même inexpérimentée, novice et confiante en soi, se sentant arriérée en face d'autrui, humiliée de Tôlrc sans toujours l'avouer, et, dans sa hâte de rejoindre ou de devancer les autres, ne comprenant point que la première condition d'un progrès normal est le temps et la patience?

— Erreur! entendons-nous crier dans un autre camp; la cause de tout le mal, c'est que ces réformes si nombreuses ne l'ont pas été assez; c'est que, pour la plupart, elles ont été mal conçues ou mal appliquées; c'est que, dans ses lois, le législateur n'a pas osé agir conformément & ses principes, et que, dans l'exécution, le pouvoir n*a pas

obéi à SCS lois. Loin d'avoir fait trop, on n'a pas fait assez ; loin de tomber dans le superflu, on a reculé devant le nécessaire. Les réformes comme les révolutions s'appellent les unes les autres; elles se complètent et s'élayent mutuellement; elles ne sauraient rester debout isolées; et, de toutes celles tentées depuis vingt-cinq ans, il n'en est pas une qui ne fût indispensable. C'est une chaîne dont chaque anneau se tient, et, en Russie, la chaîne manque de plusieurs anneaux. Le mal, ce sont les demi-mesures, les restrictions, les contradictions; c'est qu'en innovant on a trop conservé du passé, c'est qu'oublieux du précepte évangélique on a trop fréquemment cousu du drap neuf à de vieux vêtements, et versé du vin nouveau dans de vieilles outres au risque de les faire éclater.

Dans le monde complexe de la politique, la vérité a souvent plusieurs faces; deux thèses, en apparence inconciliables, peuvent chacune contenir une moitié du vrai. C'est ici le cas. En tout pays, il est malaisé de faire de grands changements, sans en faire rêver de plus vastes; malaisé de remuer le fond de la société, sans en agiter la vase. Dans les transformations politiques, un peuple peut éviter hîs révolutions, il ne saurait guère éviter l'esprit révolu tionnaire.

En Russie, ce n'est là cependant que la moindre raison des difficultés du pouvoir. La cause principale et la plus profonde, c'est celle que nous n'ayons cessé d'indiquer : c'est le manque de logique, le manque de plan général de toutes ces réformes, trop souvent mises bout à bout, sans lien entre elles, sans enchaînement môme entre leurs diverses parties, et presque toutes restreintes encore dans la pratique, éludées ou discréditées comme à dessein par les mains qui ont mission de les appliquer. C'est le défaut de concordance des lois nouvelles entre elles, et de ces lois avec les vieilles mœurs, avec les débris des anciennes institutions demeurées debout. La Russie des réformes ressemble à une ancienne maison, reconstruite à neuf n. M

dans quelques-unes de ses parlies, conservée presque intacte dans les autres, et cela sans que rarchitecte ait pris soin de raccorder les diverses pièces, avec des différences de niveau à chaque étage, avec des salles basses et obscures faisant suite à des chambres hautes et bien éclairées. Comment s'étonner que, parmi les habitants, les uns regrettent ce qui a été détruit, tandis que les plus jeunes prétendent tout jeter bas pour tout refaire à neuf?

Ce double défaut d'harmonie des institutions entre elles, et des institutions avec les pratiques gouvernementales, suffirait à fomenter l'esprit révolutionnaire. Mais, à la diffusion du radicalisme et des idées subversives, il est une autre cause, d'importance au moins égale, qu'on ne doit jamais perdre de vue. A côté du désaccord de la Russie avec elle-même, de son manque d'orientation intérieure, il y a le désaccord de la Russie avec l'Europe moderne, le contraste des formes et des maximes de son gouvernement avec tout ce qui l'entoure et l'avoisine, avec l'esprit de notre âge et de notre civilisation. Pour que la révolution ne pût jeter de racines dans l'empire des tsars, il faudrait que la Russie fût à la fois en paix avec elle-même et en harmonie avec le monde extérieur, avec le monde contemporain, qui malgré elle pèse d'un grand poids sur elle. Or, de ces deux conditions, presque également essentielles, l'une ne lui manque pas moins que Tautre.

Les Russes aiment à regarder les révolutions comme une sorte de maladie de vieillesse, produite par laltération ou le manque d'équilibre des organes sociaux, par l'atrophie des uns, l'hypertrophie des autres. Se sentant jeunes, ils se flattaient, grâce à leur état social, d'être à l'abri de pareilles affections séniles. A leurs yeux, la révolution étant le résultat du prolétariat et des luttes de classes, comment l'esprit révolutionnaire pouvait-il pénétrer dans un pays qui, grâce à un régime de propriété tout spécial, ne connaissait ni prolétariat, ni antagonisme de classes? Avec le mir du paysan, rien de pareil à redouter. Pour

mellre à nu rillusion de cet axiome de Torgueil national, nous n'avons pas attendu que les complots se fussent chargés de désabuser les plus confiants. Contre les revendications révolutionnaires, le mir moscovite, nous l'avons dit mainte fois^ est une assurance manifestement insuffisante. Toutes les révolutions ne sortent pas des luttes de classes. Les doctrines radicales n'éclosent pas seulement dans les ateliers d'ouvriers prolétaires; si c'est là qu'elles trouvent le sol le plus propice, ce n'est pas le seul où elles puissent germer.

Ce qui est vrai, c'est qu'en Russie le milieu où s'agitent les instincts novateurs et les penchants révolutionnaires, est fort différent de celui où de pareilles tendances rencontrent le plus d'adhérents en Occident. Les thèses et les prétentions, les systèmes et les chimères sont, au fond, fort analogues; il n'en est pas de même des apôtres et des prosélytes du radicalisme. C'est là un des phénomènes qui méritent le plus d'attention.

Il y a pour les hommes d'autres causes d'irritation que les privations ou les souffrances de la vie matérielle; il y a pour les peuples d'autres besoins que les nécessités éco* nomiques. La Russie elle-même en est un exemple; un grand nombre de Russes ont beau prétendre que chez eux il n'y a point de questions politiques, mais seulement des questions économiques, les événements démentent cette espèce de matérialisme.

Les revendications de la plupart de leurs révolutionnaires ont beau affecter une forme socialiste et subversive, l'état économique et la situation matérielle du pays ne sont ni les seules ni peut-être les principales raisons de la vogue des idées révolutionnaires. Ce qui par-dessus tout a favorisé le développement du radicalisme, c'est la contrainte morale, la gêne et les privations intellectuelles,

1. Voyez tome I^ livre Vllf, chap. vu^ et la ReDue des Deux Mondes du 15 novembre 1876 et du l** mars 1879

inhérentes au régime politique. C'est cette sorte de diète spirituelle qui, en aigrissant et faussant les esprits, en débilitant les tempéraments, en surexcitant le système nerveux, a prédisposé les Russes aux appétits bizarres, aux emportements passionnés et aux rêveries maladives.

Comment expliquer autrement l'indulgence ou la Taveur que les idées d'opposition, si ce n'est les sopliismes révolutionnaires, rencontrent dans les classes manifestement intéressées au maintien de l'ordre social? En Russie, nous l'avons déjà constaté S ce n'est point dans le peuple des villes ou des campagnes, dans les classes les plus déshéritées et en apparence le plus en droit de se plaindre, que se sont recrutés les plus nombreux et les plus zélés adversaires du gouvernement. C'est au contraire dans les classes cultivées et naguère encore dites privilégiées; c'est dans la mince couche civilisée que, par opposition aux masses populaires, on désigne du nom d'intelligence*. A cela rien de surprenant, les hommes cultivés étant naturellement ceux auxquels les discordances intérieures du pays sont le plus sensibles et le plus pénibles. Aussi est-ce par eux et par la haute aristocratie que, dès le règne d Alexandre I"*, les idées révolutionnaires ont, avec les idées libérales, commencé de s'inQllrer dans l'empire. Depuis lors, depuis l'échec des conjurés de 1825, bien des progrès ont été accomplis et des abus supprimés; mais, selon la profonde remarque de Tocqueville, à propos de l'ancienne France, c'est souvent au moment où les abus sont devenus le moins lourds qu'ils deviennent le plus irritants. Si l'excentrique intempérance des théories subversives et les cruels attentats des fauteurs de la révolution ont singulièrement affaibli, dans la haute société, la vogue des thèses révolu-

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