‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 228 sur 255 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Évolution et organisation du parti révolutionnaire. — Du socialisme au terrorisme. — Comment les « nihilistes » voulaient d'abord s'en Icnir à une propagande pacifique. Motifs qui les ont poussés à se mettre en guerre avec le gouvernement. -— Formation du groupe terroriste et congrès de Lipetsk. Scission du parti en deux fi-actions. — Comment le > nihilisme > est passé de la question sociale à la question politique. — Los conspirateurs et le « comité exécutif ». — Leurs moyens d'action. — Leurs ressources financières. — Erreurs et préjugés à ce sujet.

Des masses d'une ignorance opaque et d'une Tabuleuse crédulité, ayant dans le souverain une aveugle et enfantine confiance, et, au-dessus du peuple, s'agilant à sa surface, des jeunes gens étrangers à ses mœurs et à ses besoins, à peine compris de lui, s'efforçant en vain de le décider à prendre de force ce qu'il s'obstine à attendre du tsar : telle est la Russie depuis quinze ans, ou mieux depuis l'émancipation des serfs. L'effervescence révolutionnaire de la jeunesse et de « l'intelligence» ne pouvant pénétrer dans le peuple qu'à l'aide de fallacieuses rumeurs; — un empire trop étendu, une population trop dispersée, une bureaucratie trop puissante, pour permettre aisément une de ces surprises qui ailleurs renversent un gouvernement en. quelques journées; — trop peu de grandes villes pour tenter une révolution populaire; point de Paris pour l'imposer; dans la capitale même, pas de peuple pour en faire une; — les seules révolutions possibles semblant aujourd'hui, comme au xviu* siècle, celles dont les révolutionnaires ont le moins le secret et dont ils profitent le moins, les révolutions de palais; et celles-là même, le i;>ays en ayant depuis trois générations perdu la tradition :

telles étaient les perspeclives qui s'offraient aux ennemis du pouvoir.

S'ils s'examinaient eux-mêmes, s'ils dénombraient leurs forces et leurs alliés, qu'étaient les hommes qui prétendaient s'emparer de vive force d'un empire de cent millions d'dmes? Quelques centaines, quelques milliers de jeunes gens au plus, sans expérience, sans position dans rÉIat, sans influence sur la société; des inconnus, pour la plupart incompris et mal vus du peuple. Quels étaient leurs ressources, leurs moyens d'action? Des pamphlets, des brochures manuscrites ou imprimées, chez un peuple dont la grande masse ne sait pas lire. Et quoi encore? Le bras de quelque sicaire, des balles et des bombes, de quoi tuer un empereur, non de quoi tuer l'empire. On Ta bien vu lors de l'assassinat d'Alexandre II; les conjurés n'ont tenté aucun effort pour s'emparer du gouvernement. Ils ne se faisaient aucune illusion; jusque dans la surprise et le désarroi d'une succession imprévue, leur main ne se sentait pas la force de saisir le pouvoir. Les adversaires du tsarisme ne pouvaient mieux, dans leur sanglant triomphe» confesser leur faiblesse. En vain l'aveugle enthousiasme de la jeunesse, l'indifférence ou la désaffection de la société, l'impopularité de la police et la corruption administrative leur avaient-ils offert, pour leur propagande et pour leurs complots, des facilités que ne leur eût présentées aucun autre État de l'Europe. En vain avaient-ils été admirablement servis par les contradictions et par les maladresses du pouvoir; en vain leurs plus audacieux attentats avaient-ils eu longtemps le bénéfice de l'impunité. Ils ont pu renverser le tsar dans les rues de la capitale, mais non s'emparer d'un ministère ou d'un hôtel de ville. Il ne leur a servi de rien d'avoir des complices parmi leurs adversaires officiels et des auxiliaires dans les rangs des troupes ou de la marine. Après quatre ou cinq ans d'efforts incessants, de miracles d'audace, d'énergie, d'abnégation, ils n'ont abouti qu'à fournir des armes aux enne-

mis du progrès et à faire infliger au pays des rigueurs inouïes.

Est-ce là ce qu'espéraient les promoteurs de ce duel barbare? Non assurément; on ne saurait dire pourlant que leur confiance ait été trompée. Si juvénile que parût la présomption des agitateurs, si exaltée que fût leur ferveur révolutionnaire, bien peu, à-Theure où ils ont engagé celte lutte inégale, se sont fait assez d'illusion pour se flatter d'un triomphe immédiat.

A ce sujet aucun doute. Les « nihilistes » n'ont pas, de propos délibéré, jeté le gant à l'aulocralie. C'est à leur corps défendant, pour ainsi dire, qu'ils se sont attaqués au trône, qu'ils ont fait appel à la dynamite. Loin de prétendre effectuer, à l'aide du tsaricide, une révolution soudaine, ils s'étaient longtemps flattés de préparer à loisir la révolution future. Les difficultés de l'exécution ne leur échappaient point; avant de mettre la Russie en feu, ils eussent voulu amasser patiemment toutes les matières combustibles dispersées à la surface du pays. Bien plus, loin d'être les ennemis jurés du tsar, les « nihilistes » n'eussent demandé, pour la plupart, qu'à vivre en paix avec l'autocratie, sauf à s'en servir un jour au profit de leurs songes.

Cela a beau sembler un paradoxe, c'est une vérité mise en lumière par les faits et les révélations de vingt procès. Le « nihilisme » n'a engagé la lutte avec l'autocratie que le jour où a été interdite sa propagande socialiste. Comme le moujik, nombre des novateurs n'eussent rien tant souhaité que de voir le tsar se faire l'exécuteur de leurs rêves. C'est quand ils ont vu que, loin de rester neutre vis-à-vis d'eux, la couronne était résolue à réprimer leurs prédications populaires, qu'ils se sont décidés à porter leurs coups jusqu'à elle.

Qu'on prenne les actes du procès des tsaricides en 1881 ; qu'on lise les déclarations des principaux conjurés, de Jéliabof et de Sophie Pérovsky notamment, deux âmes hau-

laines dont i*orgueilleuse inflexibilité ne s*est démentie ni devant les juges ni devant le bourreau. Que dit Sophie Pérovsky? — Que, voulant relever le niveau moral et économique du peuple, les socialistes s*élaient dispersés dans les bourgades et les villages pour y semer les germes de leur doctrine. « C'est seulement, afflrme-t-elle, lorsque les mesures répressives du gouvernement eurent rendu cctle propagande impossible que, après de longues hésilations, le parti fut obligé d'engager la lutte contre les institutions actuelles de l'empire, comme étant le principal obslaclc au but du parti. » Et encore, d'après Sophie même, la majorité des socialistes blâmaient cette conduite; l'acharnement déployé contre la vie d'Alexandre H tenait à la conviction « qu'on ne pouvait espérer de ce prince aucun changement dans son altitude vis-à-vis du parti socialiste ni dans sa politique intérieure* ».

Jéliabof, Kibaltchich, Ryssakof, tous les complices de S. Pérovsky, comme en 1882 le lieutenant Soukhanof et ses coaccusés, ont tenu un langage analogue; et leur conduite a été incontestablement d'accord avec leurs paroles. La plupart de ces régicides, les vétérans de la Taction du moins, c'est-à-dire ceux qui approchaient de trente ans, avaient durant des années pris part à la propagande pacifique dans les villages ou les ateliers.

Grâce à d'innombrables procès, il est Tacile de suivre les différentes phases du mouvement révolutionnaire. Longtemps, de 1871 ou 1872 notamment à 1878, les socialistes des deux sexes mettent tout leur zèle à « se mêler au peuple », à le catéchiser, à lui inculquer leurs principes. Ils procèdent par petits groupes, dispersés sur la surface de Tempire, sans nouer aucune conjuration contre le gou-

1 . DéclaraUonf de Sophie Pérovsky relatées dans Tacte d*accusation : Soxtd nad TsaréottbiiUami. Sainl-Pélersboiirg, 1881, p. 35. Comparez les déposi- Uons de Goldenberg) le jeune conspirateur juif qui s'est suicidé dans sa prison en 1880, après 8*ôtre décidé à faire des révélations pour mettre fin, disait-il, à une lutte sanglante et sans issue.

vernement dont ils escomptent la tolérance ou la négligence*. G*esl la période idéale et idyllique du « nihilisme », l'évangélisalion des masses par les jeunes enthousiastes dont nous avons déjà esquissé les traits et le caractère *. Vers' la Tm de 1878, tout est subitement changé : au lieu de mystérieuses prédications au moujik et à Tartisan, au lieu de l'obscur apostolat des classes ouvrières, des complots meurtriers, des attentats inouïs répétés coup sur coup. Chose singulière, les héros des deux époques étaient en grande partie les mêmes; les assassins étaient les survivants dos propagandistes qui semblaient se piquer d'imiter la résignation des martyrs du christianisme, comme ils en imitaient le renoncement. Comment ces agneaux s*élaient-ils si vite changés en loups dévorants et Tidylle en sanglante tragédie?

Cette brusque métamorphose a été accomplie par l'arrestation, par la déportation de la plupart des propagandistes. Dans l'intervalle, des procès rctentissanis avaient jeté au fond des prisons ou de la Sibérie l'élite des jeunes utopistes. Ces procès, comme celui des 193 à Moscou en 1878, avaient arraché les socialistes à leurs rêves de prédication pacifique et de réforme sociale, sous les yeux indifférents de l'autocratie. Non content de leur refuser le privilège d'une liberté, qu'il n'accordait à personne, le gouvernement impérial s'était montré envers eux d'une sévérité que n'eussent pas égalée la plupart des« Étals bourgeois » de l'Occident. Ces hommes, qui semblaient d'abord prendre modèle sur l'apostolat d'une religion de paix, s'inspirèrent tout à coup des exemples de l'antiquité païenne et dés traditions révolutionnaires. Aigris par des rigueurs parfois illégales et des condamnations souvent

1. Sur celle période de propagande pacifique, on peul lire dans la Detitsche Dundschau^ de jiiiu 1881, un rapporl secrel, rédigé en 1875 par le comle Tulilen, alors ministre de la Juslicc. Comparez Terrorizm i Svoboda^ ?880| cl le Tyrannicidc en Russie j de M. Dragomanof, Genève, 1881.

%, Voyez tome I, livre 111, chap. iv.

excessives, ils se décidèrent à recourir à la force, à passer de la parole à l'aclion; et l'action pour eux ne pouvait être que le meurtre. C'est contre les chefs de la police ou les gouverneurs, qui avaientjeté leurs frères dans les cachots, qu'ils tournèrent leurs premiers coups. Comme Vera Zasoulilch tirant sur le préfet de Pétersbourg, ils prétendaient simplement d'abord venger la dignité humaine, punir leurs oppresseurs en leur rendant dent pour dent, œil pour œil*. Selon l'aveu de Jéliabof devant ses juges, ils prirent pour mot d'ordre « mort pour mort ». Le recours aux tribunaux militaires et toutes les mesures d'exception édictées contre eux ne firent que les exaspérer : cette guerre de vengeance et de vendetta remonta des hauts fonctionnaires jusqu'au souverain.

Dès 1878, les socialistes, enflammés par la lutte avec la haute police et grisés par les succès des premiers meurtres politiques, avaient commencé à envisager l'opporlunilc du a tyrannicide ». Après plusieurs conciliabules dans les cabinets particuliers de petils restaurants de Pétersbourg, l'entreprise fut décidée, au printemps de 1879, par six jeunes gens qui se disputèrent l'honneur de l'exécuter. Un juif et un catholique, Goldenberg et Kobyliansky, virent leurs offres repoussées; on tenait, pour l'effet moral, à ce que le tsar tombât sous la main d'un Russe orthodoxe*. L'élu fut Solovief, qui se vantait d'être un habile tireur. Ce n'est que lorsque le revolver de Solovief eut trompé les espérances de ses amis, et quand toute la Russie était déjà en état de siège, que fut constitué le « comité exécutif ^> qui, des bords de la mer Noire, à Moscou et à Pétersbourg, par les mines, par les bombes, poursuivit jusqu'à son achèvement la sinistre besogne révolutionnaire.

On sait comment avait été formé ce comité.

\, Voyez plus haut, livre VI chap. v et vi.

Page 1