Révélations de Goldenberg et procès des Seize en
Au mois de juillet 1877, dans le gouvernement de Tambof, près d'une petite ville écartée, s'élaient rassemblés une quinzaine de jeunes gens, presque tous morts depuis en prison ou sur Técharaud^ Là, dans le silence des bois, ou la solitude de bruyères désertes, après deux nuits de discussions, on décida de reprendre la tentative de régicide. On étudia les moyens, on se partagea les rôles, on rédigea un programme, on forma une « commission dirigeante » avec un « comité exécutif »; on résolut d'abandonner le revolver et le poignard, armes surannées et incertaines, pour la dynamite et les explosions. C'est ce qu'on a nommé un peu emphatiquement le « congrès de Lipetsk », congrès dont les meurtriers statuts devinrent la loi du parti et inspirèrent tous les attentats commis depuis*.
Une pareille politique, si peu d'accord avec les principes et la propagande paciûque du « nihilisme » théorique et humanitaire des années précédentes, ne pouvait être acceptée de tous sans résistance. Il en résulta dans le parti une scission, un schisme. Les attentats provoquèrent la répulsion des socialistes, fidèles à leurs premières maximes et dédaigneux de toute lutte politique. Le parti révolutionnaire militant se trouva divisé en deux fractions : les violents ou terroristes, qui préconisaient « la suppression des gouvernants >5, et les modérés ou simples propagandistes, qui repoussaient le meurtre. Ces deux groupes eurent chacun pour organe une feuille clandestine dont le titre leur servit de nom. Les terroristes furent appelés le parti de la Narodnaïa Volia (Volonté populaire); les modérés ou pacifiques, parti du Tchemy Pérédel^ : étiquettes sous les-
). Parmi eax il y avait ane jeune ÛUe, Yéra Fieguer, l'émule de Sophie Pérovsky; condamnée à mort en 188'i, elle a vu sa peine commuée par l'empereur en travaux forcés à perpétuité en Sibérie.
2. Déposition de Goldenberg, procès des Seize en 1880, procès des régicides en 1881, procès des Vingt en 1882, procès de Véra Fiegner en 1884.
3. Voyez plus haut livre V, chap. iv, p. ô20. Faute d'autre mot, ou est
quelles se classent encore aujourd'hui les révolutionnaires russes. De ces deux fractions aux tendances rivales, la plus audacieuse, la plus énergique devait naturellement, dans Tardeur de la lulte, devenir prédominante. Entre elles, du reste, le désaccord portait plutôt sur la forme que sur le fond, sur les moyens que sur le but. Les hommes du Tdiemy Pérédel, confessant que la révolution ne pouvait être accomplie que par des secousses violentes, ont fourni plus d'un auxiliaire aux sectateurs de la Volonté du peuple. Ces derniers, par contre, tout en glorifiant la terreur comme le seul moyen de punir l'arbitraire gouvernemental et de manifester la force du parti, ont maintes fois déclaré qu'à leurs yeux la violence n'élait justifiée que lorsqu'elle était dirigée contre l'oppression et le despotisme*. De ces deux fractions, la moins belliqueuse était plus purement socialiste et plus rurale, l'autre plus citadine et plus politique.
Dans la lutte sanguinaire entreprise contre le pouvoir, les révolutionnaires, en effet, n'avaient pas seulement changé de tactique et de procédés, mais aussi de point de vue. Ces anciens contempteurs des libertés «bourgeoises » de l'Europe avaient découvert que la liberté politique, dont ils faisaient fi, pouvait avoir du bon, ne fût-ce que comme garantie contre l'arbitraire administratif et comme instrument de libre propagande. Cette conception, nouvelle dans le « nihilisme », en modifiait radicalement le caractère. Du vague et nuageux domaine de l'utopie, la lutte contre le pouvoir avait glissé sur le sol de la politique
oblige de traduire Tchemy Pcrédel par le Partage noir. Ce terme, emprunté à la langue populaire du Haut Volga, veut dire partage géDéral.
1. Voici comment s'exprimait Torganc des terroristes à propos de l'assassinat du président Garfield aux États-Unis : « Dans un pa^s où la liberté personnelle des citoyens permet do lutter paciflquement pour une idée, où la libre volonté du peuple non seulement édicté les luis, mais choisit les gouvernants, le meurtre, comme mo^en de lutte politique, équivaut au despotisme dont le renversement est le but du parti révolutionnaire en Russie. • ^Narodnata Foh'a, a» 6, 1881.)