‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 233 sur 255 · RÉVOLUTIONNAIRES ET ÉMIGRATION · texte numérisé non relu

RÉVOLUTIONNAIRES ET ÉMIGRATION

Divisée en elle-même et travaillée par des rivalités d'influence et des conflits de doctrine, partout en proie à des soupçons de trahison et d'espionnage, pauvre en ressources, presque tout entière besogneuse et obligée de gagner son pain au jour le jour, cette émigration révolutionnaire n'est pas plus en état de subventionner les conspirateurs que de diriger leurs bras. Genève, Paris, Londres, sont trop loin de Pétersbourg, ils n'ont avec la Russie que des communications trop lentes et incertaines pour que la main de quelques exilés puisse, à cinq ou six cents lieues de distance, tenir les fils ténus de conspirations qui exigent avant tout du secret, de la promptitude et de brusques résolutions. Et de fait, ces réfugiés russes n'ont été ni les premiers informés, ni les moins étonnés do meurtre d'Alexandre II. Quoi qu'on en dise, ces terribles guerres d'embûches et de surprises ne sont pas de celles qui puissent être conduites de loin, du fond d'un cabinet, & la manière d'une partie d'échecs : il y faut être sur le terrain et donner de sa personne.

Aussi pourrait-on dire que, parmi les membres de l'émigration russe, les théoriciens de la révolution, parfois désignés comme les meneurs du mouvement « nihiliste », ont peut-être en réalité eu moins d'influence sur les révolutionnaires de leur lointaine patrie que sur les socialistes des pays qui leur ont donné l'hospitalité. S'il est une chose certaine, c'est que le terrorisme russe n'a point eu à sa tête de Mazzini, combinant tranquillement au dehors des attentais exécutés par d'aveugles émissaires.

Les procès mêmes des conspirateurs ont montré que toutes les grandes conjurations avaient été ourdies sur place par des hommes dont la plupart n'avaient jamais respiré l'air de l'Occident*. Au lieu d'être le point de départ et pour ainsi dire le berceau des conspirateurs, la Suisse ou

1. Sous Alexandre ni cependant, en 1890-1891, on a découvert à Paris un groupe de réfugiés russes qui essayaient leurs bombes dans les bois de Meudon. L'expulsion de ces conspirateurs a môme ouvert la voie à l'alliance franco-russe.

TAnglelerre en sont le refuge et souvent le tombeau. O que Genève, Paris ou Londres, avec la tolérance des gouvernements étrangers, offrent en réalité au <c nihilisme >>, c'est moins une base d'opération qu'un abri pour les blessés et les fugitifs de ses terribles combats; c'est un champ de repos où, comme me le confessait un réfugié, la plupart des survivants des luttes de l'intérieur s'amollissent dans l'inaction, loin du sombre champ de bataille qu'ils ont déserté.

Les portes de l'Occident eussent été hermétiquement fermées aux jeunes vétérans du « nihilisme », que la secrète campagne des bombes et des explosions ne s'en fût pas moins poursuivie dans les brouillards de Pétersbourg ou les neiges de Moscou. Attribuer, comme on le fait parfois en Russie, l'obstinée rébellion des nihilistes à la coupable tolérance des gouvernements étrangers, c'est se tromper volontairement soi-même; c'est encore, selon une habitude trop fréquente chez tous les peuples, chercher au dehors le principe de ses maux, demander à un remède extérieur la guérison d'une plaie interne.

Ni Textradition des régicides, quelques droits qu'y puisse faire valoir la diplomatie impériale, ni même l'expulsion de tous les réfugiés russes de l'Europe, n'élouQeraient l'esprit révolutionnaire dans le sein de l'empire. Quand Hartmann et Yéra Zasoulitch eussent été livrés au tsar, quand ils auraient précédé au haut du gibet Jéliabof et Sophie Pérovsky, cela n'eût pas sauvé Alexandre II. Le gouvernement russe peut se plaindre des abus du droit d'asile, étendu à des assassins notoires; il ne saurait pour cela rendre l'Europe responsable de ce qui se passe chez lui; autant vaudrait, comme certaines feuilles de Moscou, en rejeter toute la faute sur les Polonais ou sur les juifs, les deux boucs émissaires des ultra-nationaux.

Si ce n'est point du dehors que le nihilisme tirait ses doctrines et ses sinistres héros, n'est-ce point & l'étranger qu'il se procurait les ressources, les moyens financiers

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