RÉVOLUTIONNAIRES ET COMPLOTS
croire certaines révélations, Alexandre III lui-môme serait mort des suites de cette mystérieuse catastrophe. L*atmosphère russe est trop propice aux complots pour qu'on s'en puisse reposer entièrement sur la vigilance de la police ou sur la lassitude des révolutionnaires. Le lugubre exploit des bombes du canal Catherine, chanté par de fanatiques poètes, risque de provoquer de terribles émulations. Quand on croit que l'amour de la liberté autorise les crimes les plus barbares, et qu'on s'imagine avoir en poche, avec quelques boules grosses comme une orange, un moyen infaillible de régénération sociale ou de rénovation politique; quand, de plus, on a des frères à venger et que l'on combat un ennemi qui semble lui-môme se croire tout permis, il est à craindre qu'on ne renonce point à des procédés dont on se flatte d'avoir démontré la vertu.
A certaines personnes, le petit nombre des conjurés de la Volonté du peuple paraît sans proportion avec Ténormité de leurs attentats. On leur a supposé des ressources financières cachées, on leur a prôté des alliés à l'étranger et des complices jusque dans les hautes sphères du gouvernement. Dans le peuple, partout prompt aux soupçons et enclin aux combinaisons romanesques, on a fait remonter l'inspiration des complots à l'entourage immédiat et à la famille môme du « tsar martyr ». La voix publique désignait tout haut celui des frères d'Alexandre II qu'avait tenté le rôle d'un Richard III ou d'un Philippe Égalité. De tels bruits n'étaient qu'un des plus tristes symptômes du désarroi des esprits et du mauvais moral d'un pays, obsédé, comme une armée battue, du fantôme de la trahison.
Aussi peu sérieuse est l'explication des patriotes qui, derrière les conspirateurs, s'imaginent apercevoir les ennemis extérieurs de la puissance russe. Si peu d*intérôt que puissent au fond lui porter ses voisins, ce n'est pas une guerre de conjurations et de mines souterraines qu'ils feront jamais & la Russie. De tels moyens, quoi qu'on en
dise, n'appartiennent plus à la politique de notre temps; et, quant aux peuples sujets de la Russie, Polonais ou autres, les procès des conspirateurs montrent combien nulle ou insigniQante a été leur part dans toutes les entreprises du terrorisme*.
Aux yeux de certains conservateurs; si le principe du mal n*est ni dans les desseins pervers de l'étranger ni dans les machinations polonaises, il est dans l'émigration russe du dehors, de Suisse, de France, d'Angleterre.
Le comité exécutif, l'occulte gouvernement révolutionnaire qu'on n'a pu saisir & l'intérieur, on se complaît parfois à le placer, loin des yeux ou de la portée des autorités impériales, sur les bords de la Tamise ou de la Seine, sur les rives du Léman surtout. C'est encore là une erreur presque aussi peu soutenable que les précédentes. Certes il y a en Occident, en Suisse, à Paris, & Londres (car les réfugiés n'osent guère se fier àl'Allemagne ou à l'Autriche), une émigration russe, grossie par les tracasseries ou les persécutions du gouvernement, émigration en réalité peu nombreuse, mais remuante et active, qui, avec ses typographies et ses journaux en langue nationale, mène de loin, à l'abri des lois de l'Occident, une guerre de plume contre l'autocratie tsarienne. Ces petites colonies comptent dans leur sein plus d'un homme de science et de talent, et, grâce aux rigueurs de la police et de la censure pétersbourgeoise, elles ont pu recouvrer, dans les deiiiiëres années, quelque ascendant sur leurs compatriotes. C'est cette émigration, en majeure partie recrutée de proscrits et d'évadés de Sibérie, que les organes officieux aiment à représenter comme la grande officine des conspirations. Pour quiconque a pu connaître un peu ces réfugiés russes, ce n'est guère là qu'une fantaisie sans vraisemblance.
1. En Pologne même, s'il y a eu des associations révolutionnaires afliliées à la Volonté du peuple, comme la société le Prolétariat, dont les chefs ont été pendus à Varsovie en janvier 1886, les meneurs en étaient pour la plupai't Russes d'origine.